Pop. Life !

Symbolbilder

d'Lëtzebuerger Land vom 28.11.2025

Dans le jury du Lëtzebuerger Buchpräis 2025, qui a été remis dans le cadre des Walfer Bicherdeeg il y a deux semaines, siégèrent le critique littéraire Jérôme Jaminet, l’autrice Claudine Muno, la libraire Claudine Butterworth, la designer graphique Rachel Hoffmann et la bibliothécaire du Centre national de littérature Solange Häusler. Si vous ne les reconnaissez pas sur la photo accompagnant cet article, capturée sur le site internet dédié au prix (Bicher.lu), c’est parce qu’elle est issue d’une banque d’images. Une recherche Google Images l’attribue aussi à un site pour « développer l’estime de soi », pour la « sophrologie en entreprise » ou encore pour des « accessibility strategies for a more inclusive workplace ». Le fournisseur d’image iStock de Getty Images la décrit comme « Portrait of cheerful and relaxed project consultants in office ». La phrase-clé « group of five people in office » y génère plus de 17 900 images instantanées – que des gens heureux, à la diversité soigneusement affichée, bien propres sur eux et visiblement à l’aise dans leur environnement de travail. On peut acheter les droits de reproduction de l’image pour 24 euros pour une image ou souscrire à un abonnement mensuel.

Si le recours à des banques d’images s’est généralisé dans le monde de l’édition (aussi de la presse), son utilisation aussi grossière pour représenter des vraies gens étonne de la part de l’organisateur du Buchpräis, la Fédération des éditeurs luxembourgeois, qui justement s’engage pour le défense des contenus originaux ; d’ailleurs, elle collabore avec Luxorr, l’association de défense des droits d’auteurs des écrivain/es, journalistes et éditeurs.

Certes, la grande penseuse de la photographie Susan Sontag savait déjà qu’une photo « n’est qu’un fragment et, avec le passage du temps, il perd son ancrage. Il dérive vers un passé abstrait et mou, ouvert à n’importe quel type de lecture (Sur la photographie, éd. Bourgois, 2008). Mais les photos de stock sont des images pensées et réalisées pour « n’importe quel type de lecture ». Dans son petit essai consacré au sujet, le publiciste Thomas Nolte appelle même la Stockfotografie « Adoptivkind des Neoliberalismus », parce que les images sont souvent réalisées gratuitement par des photographes amateurs, alors que les plateformes de diffusion sont rémunérées, et parce qu’elles doivent être « generisch, bedeutungsoffen und anonym » (Stockfotografie ; Digitale Bildkulturen, Wagenbach, 2024).

Dans le monde de l’édition, les photos de stock sont le lorem ipsum (blind text) visuel. Elles font office de balises dans des maquettes prévues par des logiciels de mise en pages clés en main, où un/e secrétaire de rédaction, un/e président/e d’association, un/e chargé/e de relations publiques ou toute autre personne éditrice doit désespérément trouver une image pour remplir l’espace prévu ou le trou qu’il reste sur la page. Deux ou trois mots-clés dans un moteur de recherche suffisent désormais pour générer des centaines, voire des milliers d’images-types. Les outils d’intelligence artificielle générative et leurs biais idéologiques accélèrent encore l’esthétique angoissante d’un brave new world où tout le monde est souriant et beau en toute circonstance – la série Pluribus créée par Vince Gilligan disponible sur AppleTV en fait une dystopie jouissive. La culture du mème est d’ailleurs en grande partie basée sur ces photos de stock – le « distracted boyfriend » en étant probablement l’exemple le plus célèbre.

L’utilisation des images de stock dans le monde des médias journalistiques s’est elle aussi généralisée, y compris au Luxembourg. Le Luxemburger Wort en regorge, parfois sorties de ses propres archives, le crédit photo titrant alors « Symbolbild », image symbolique. Leur utilisation semble s’imposer pour les sujets abstraits, comme le monde du travail, les impôts (ah, les images de tirelires en forme de cochon rose, avec une monnaie dans la fente, ou les calculatrices posées sur une pile de papiers), ou, surtout, délicats comme la violence domestique ou la pédophilie. Or, depuis la révolution des réseaux sociaux, où tout le monde est auteur et/ou photographe, la presse n’a qu’une chose à vendre à son public : de la confiance dans des contenus vérifiés et originaux.

josée hansen
© 2026 d’Lëtzebuerger Land