Un rapport de l’Onu prévient d’une augmentation de quarante pour cent des risques de catastrophe naturelle à cause du dérèglement climatique. S’assurer contre les dommages devient de plus en plus compliqué

Les assureurs face au changement climatique

d'Lëtzebuerger Land du 08.07.2022

Décidément l’année 2022 n’est pas de tout repos pour les assureurs-dommages. Non contents de subir les conséquences de la guerre en Ukraine (d’Land, 6.05.2022) ils ont dû faire face à une série inédite de catastrophes naturelles. L’Inde et le Pakistan ont subi une vague de chaleur inégalée par sa durée (de mars à mai), sa précocité et son intensité avec des températures parfois supérieures à
50 degrés. Elle a provoqué des incendies de forêts, des coupures de courant, des pénuries d’eau, des pertes agricoles et une augmentation de la mortalité. Fin mai, le nord-est de l’Inde et le Bangladesh ont connu des inondations historiques, avec d’énormes dommages humains, matériels et sur la production agricole. Outre-Atlantique, à la mi-mai l’État canadien du Manitoba a été touché par de fortes pluies et des crues qui ont également affecté le Dakota du Nord et le Minnesota aux États-Unis. Au même moment, l’Europe de l’ouest était frappée d’une sécheresse précoce qui dure encore. Début juillet, alors que le Japon affrontait l’une des pires vagues de chaleur de son histoire et que le typhon Chaba ravageait le sud de la Chine, des pluies torrentielles se sont abattues sur le sud-est de l’Australie, obligeant à évacuer 50 000 personnes, notamment à Sydney.

Ces calamités sont le résultat direct du dérèglement climatique qui, selon un rapport de l’Onu, entraîne une augmentation de quarante pour cent des risques de catastrophe naturelle. Elles sont de plus en plus fréquentes et dévastatrices. En Australie, c’est la quatrième fois en un an que se produisent des inondations, avec à chaque fois une montée plus rapide et plus violente de l’eau. Jusqu’à présent l’année 2022 est dans la droite ligne de 2021, qui avait été marquée par 432 catastrophes naturelles, selon le rapport du Centre de recherche sur l’épidémiologie des désastres (Cred) de l’Université catholique de Louvain, une nette augmentation par rapport à une moyenne annuelle de 357 entre 2001 et 2020. Comme toujours, les inondations sont arrivées en tête, avec 223 désastres contre une moyenne annuelle de 163 pour la période 2001-2020 et de 120 pendant les années 1980-1990. Cinq des dix événements climatiques les plus destructeurs de l’année ont été des inondations, comme celles de juillet en Allemagne, en Belgique et au Luxembourg.

Aussitôt après figurent les tempêtes : 121 au total contre 102 en moyenne annuelle sur les vingt dernières années (cyclone tropical Seroja en avril en Indonésie, typhon Rai aux Philippines en décembre). Avec 65 milliards de dollars de dégâts, l’ouragan Ida, qui a notamment frappé New-York, début septembre a été la catastrophe naturelle la plus coûteuse de l’année. Moins nombreux ont été les incendies de forêts (19 en 2021) et les épisodes de sécheresse (une quinzaine) liés aux vagues de chaleur, ou les périodes de gel (mais celle d’avril en France a fait pour près de six milliards d’euros de dégâts dans l’agriculture).

En dehors du lourd bilan humain (10 500 décès l’année dernière, surtout pour cause de canicule en juin et juillet aux États-Unis selon le Cred) les catastrophes naturelles ont causé d’énormes pertes matérielles en 2021 : plus de 250 milliards de dollars, en hausse de 24 pour cent par rapport à 2020, selon le réassureur Swiss Re. Elles ont été très concentrées car près de la moitié des dégâts (44,6 pour cent) ont été comptabilisés sur seulement cinq catastrophes, toutes survenues aux États-Unis. Mais le coût réel est plus élevé car les statistiques sont établies sur les indemnisations de biens assurés. Or même dans les pays développés, les biens touchés ne le sont pas toujours ! C’est encore plus vrai dans les pays en développement. Ainsi, selon l’ONG Christian Aid, il est impossible de chiffrer les dégâts des terribles inondations qui ont touché le Soudan du sud de juillet à novembre 2021, impactant plus de 850 000 personnes. Les chiffres surestiment donc le poids des pays développés.

Malgré cela, on sait que les pays pauvres sont proportionnellement les plus touchés : ils perdent en moyenne un pour cent de leur PIB chaque année à cause des catastrophes, en particulier dans la région Asie-Pacifique, où ce chiffre grimpe jusqu’à 1,6 pour cent. Dans les pays développés, il n’est que de 0,1 à 0,3 pour cent. De façon générale, si les catastrophes deviennent plus coûteuses, ce n’est pas seulement à cause de leur plus grande fréquence et d’une plus grande intensité, mais c’est aussi à cause de l’augmentation du patrimoine assurable. En 1990, leur coût total était d’environ 70 milliards de dollars par an. En tenant compte de l’inflation, ce chiffre a bondi à 170 milliards de dollars par an en moyenne dans la décennie 2005-2015, soit quasiment le triple.

Face à cette situation nouvelle les assureurs sont quelque peu démunis. Selon un article paru en octobre 2019 dans The Conversation1, les cinq principaux principes qui conditionnent la couverture d’un risque ne sont pas remplis par la plupart des catastrophes naturelles. Le premier est l’existence de nombreux risques homogènes et indépendants qu’il est possible de mutualiser. Or, désormais, l’indépendance des risques n’est plus aussi respectée qu’auparavant. Ainsi une tempête et un incendie de forêt ne peuvent plus être considérés comme indépendants car le changement climatique crée un lien entre eux. Le deuxième est que les menaces ne doivent pas affecter une grande partie de la population au même moment. Mais la croissance démographique et l’urbanisation, au niveau planétaire, sont à l’origine d’une concentration croissante des hommes et des infrastructures.

Troisième point, la survenance du sinistre doit être imprévisible et indépendante de la volonté de l’assuré. Si les individus ne sont pas directement en cause dans la fréquence de catastrophes naturelles de type tempête ou inondation, ces dernières sont bien en lien avec le réchauffement climatique, un phénomène largement imputable à l’action humaine. Le quatrième principe est que le risque soit quantifiable, en termes de fréquence et d’intensité, ce qui paraît de plus en plus difficile et incertain à réaliser. Enfin, la « prime d’assurance » doit être économiquement acceptable pour les assurés. Or, les coûts associés à la survenance d’événements extrêmes sont de plus en plus importants et il n’est pas envisageable de les répercuter intégralement sur les tarifs. Les assureurs connaissent d’importants problèmes de gestion et frisent parfois l’insolvabilité. Jusqu’ici, les décalages entre le versement des primes, l’occurrence du sinistre et le versement des indemnités permettaient aux assureurs d’engranger des liquidités. Or, les sinistres étant plus fréquents et plus intenses, cette capitalisation pourrait être rendue impossible.

La solution la plus simple, déjà largement pratiquée, consiste à refuser d’assurer certains types de menaces. Aux États-Unis, dans des zones où le risque d’incendie est de plus en plus important, comme la Californie ou le Colorado, de nombreux contrats d’assurance habitation ne sont pas vendus ou renouvelés. De même, en Australie, aucune compagnie n’accepte de prendre en compte les risques liés à l’élévation progressive du niveau de la mer alors que le phénomène ne cesse de s’accentuer. Dans de nombreux pays européens, les habitations situées dans des zones à haut risque (principalement d’inondation) sont exclues du marché de l’assurance. En Italie certaines menaces naturelles non liées au changement climatique, comme les séismes, ne sont pas assurables. En France, depuis 20 ans les assureurs de la forêt ne couvrent plus certaines zones jugées trop risquées sur la façade méditerranéenne. Et les professionnels peuvent refuser d’assurer au titre des catastrophes naturelles les biens ou activités implantés dans des zones jugées inconstructibles par les plans de prévention des risques naturels (PPRN) établis depuis 1995.

Le refus de couvrir des risques étant tout de même antinomique de l’essence même du métier d’assureur, la majorité des professionnels préfèrent continuer de proposer des contrats mais à des conditions plus sévères : tarifs élevés, augmentation de la franchise ou du seuil de déclenchement, clauses restrictives, au risque de pénaliser les habitants des zones les plus vulnérables et d’accroître les inégalités. Un moyen de rester dans des prix acceptables pour les assurés serait de prendre en compte leurs efforts individuels de prévention consistant par exemple à construire ou à renforcer un logement pour limiter les effets d’inondations ou de tempêtes. De leur côté, les agriculteurs font des efforts considérables et coûteux pour protéger leurs cultures du gel ou de la grêle, mais se plaignent de ne pas voir baisser leurs cotisations et d’être mal indemnisés sauf intervention des pouvoirs publics.

Des initiatives précises devront être prises dans les mois à venir par les autorités et les professionnels car la situation ne va pas s’arranger : selon le dernier rapport du Bureau des Nations unies pour la réduction des risques de catastrophe (UNDRR), le monde pourrait connaître environ 560 catastrophes par an dans les dix ans à venir.

Le Luxembourg sous les eaux

Les inondations qui, à la mi-juillet 2021, ont particulièrement touché l’Allemagne et la Belgique, mais aussi la France, le Luxembourg et les Pays-Bas ont été les plus graves depuis vingt ans avec un coût total de 38 milliards d’euros, dont seulement trente pour cent de biens assurés.

Le Grand-Duché, qui n’avait pas connu un tel sinistre depuis plus d’un siècle, a payé un lourd tribut avec des indemnités qui ont été finalement chiffrées à 135 millions d’euros, ce qui en fait la catastrophe « la plus onéreuse de l’histoire de l’assurance luxembourgeoise ». Les professionnels ont dû traiter quelque 6 500 dossiers de dommages aux logements et aux entreprises et 1 300 dossiers de véhicules. Les inondations de 2021 faisaient suite à une série de catastrophes survenues depuis juillet 2016 (comme la tornade d’août 2019) qui ont entraîné le versement de 230 millions d’indemnités. L’Association des compagnies d’assurance (ACA) n’a pas manqué de faire savoir que « ces montants dépassent largement les primes d’assurances encaissées pour couvrir ces risques ». Tout en mettant en avant la solidité financière de ses membres et la qualité des programmes de réassurance, l’ACA a demandé aux assurés « d’être attentifs aux garanties qu’ils ont souscrites » et éventuellement de les faire revoir, manière d’annoncer un resserrement des conditions de couverture des risques pour pouvoir affronter de nouvelles calamités. 

1  « Le changement climatique va-t-il nous priver d’assurance ? » par Marielle Brunette, Antoine Leblois et Stéphane Couture, The Conversation, 20 octobre 2019.

Georges Canto
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