Le recours au travail depuis la maison dépend de la structure économique d’un pays, de sa culture ou du niveau de qualification. Les disparités sont accentuées par la pandémie

Les fractures du télétravail

d'Lëtzebuerger Land du 10.09.2021

Il n’est pas exagéré de dire que le télétravail a sauvé l’économie mondiale pendant la pandémie de Covid-19. Bien qu’il ne puisse pas être pratiqué dans tous les secteurs ou par tous les salariés, et qu’il soit très inégal selon les pays, son extension à partir de mars 2020 a donné aux entreprises et aux administrations la possibilité de continuer à fonctionner, permettant ainsi d’amortir le choc économique des lockdowns et autres restrictions. La fin de l’été 2021 devait être l’occasion, malgré les incertitudes d’une situation sanitaire marquée par l’irruption régulière de nouveaux variants du virus, d’un retour au bureau plus significatif que celui connu depuis que les confinements stricts ont disparu. C’est effectivement le cas dans la plupart des pays en Europe, grâce notamment aux progrès de la vaccination. Le 31 août, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen annonçait que 70 pour cent des adultes de l’UE bénéficiaient d’une couverture vaccinale complète. Mais la situation sanitaire des États-Unis retardera le mouvement de quelques mois.

Il existe peu de statistiques officielles récentes sur le télétravail. Après une profusion de données au début de la pandémie, faciles à collecter à cause des confinements, elles sont devenues progressivement plus rares en raison de la variété des pratiques constatées à partir de l’été 2020. Ainsi au Luxembourg, on a pu déterminer que 69 pour cent des salariés ont télétravaillé au plus fort de la crise (48 pour cent dans l’UE 27, selon Eurostat) et 52 pour cent au second semestre 2020 mais l’étiage actuel est difficile à déterminer. La structure de l’économie luxembourgeoise, avec un poids important du secteur financier, et celle de l’emploi, avec un pourcentage élevé de cadres, est propice au télétravail. Celui-ci y était d’ailleurs déjà plus répandu que dans le reste de l’Europe avant la pandémie et y augmentait rapidement, le pourcentage de télétravailleurs passant de sept pour cent en 2010 à vingt pour cent en 2019. Selon le Becker Friedman Institute de Chicago, le Luxembourg est l’un des pays ayant le plus grand pourcentage de postes « télé-travaillables » (53 pour cent contre 42 en Belgique, 38 en France et 37 en Allemagne). De ce fait l’hypothèse « en vitesse de croisière » de quarante à cinquante pour cent de télétravailleurs réguliers en 2021 est vraisemblable.

Sous l’effet des confinements du printemps 2020, le nombre d’heures travaillées a baissé dans tous les pays de l’UE l’année dernière, mais le télétravail a permis de limiter les dégâts. Les pays méditerranéens ont été les plus impactés en raison des effets de la pandémie sur leur secteur touristique. Ainsi, la baisse a été de 11,2 pour cent en Grèce. Au Luxembourg elle s’est limitée à 3,3 pour cent. Au Grand-Duché la valeur ajoutée brute (VAB) est restée quasiment stable avec une baisse de 0,7 pour cent, deuxième meilleure performance de l’UE où la réduction de l’activité a été de 6,1 pour cent en moyenne. En l’espace de quelques mois, le télétravail a fait son trou et il existe même une frange de la population qui souhaiterait son maintien à cent pour cent du temps.

Mais comme le télétravail a aussi montré ses limites, aussi bien pour les salariés que pour les employeurs, le full remote ne sera pas la formule-clé de l’après-Covid, car hors confinements elle est restée très limitée. Les entreprises penchent dans leur grande majorité pour une formule hybride. En France, l’association des directeurs de ressources humaines (ANDRH) leur a conseillé d’opter pour deux jours par semaine en télétravail et trois jours sur site « pour maintenir le collectif », mais nul ne sait quelles seront dans quelques mois les parts relatives des deux options d’autant que les sondages auprès des salariés montrent leur écrasante préférence pour un télétravail « à la carte ». Selon une étude de JLL réalisée en mars 2021 sur 3 300 personnes dans le monde, les sondés déclaraient vouloir télétravailler en moyenne 2,1 jours par semaine (contre 2,4 en octobre 2020). Par ailleurs, cette solution ne pourra s’appliquer, par essence, qu’à des postes télétravaillables, qui, s’ils sont plus nombreux qu’on ne le pensait avant la crise, ne sont pas non plus la majorité. De ce fait, il est certain que le « retour choisi » sur les sites de travail se traduira par de nombreuses disparités dont les conséquences sont potentiellement délétères.

La première fracture, déjà bien visible, est d’ordre sectoriel. Dans certaines activités la présence du personnel est obligatoire afin d’assurer la production de biens et services. À l’inverse, il existe des secteurs pour lesquels la présence physique sur le lieu de travail est moins importante. Une typologie en trois groupes peut être établie en fonction de la capacité à télétravailler. Au sommet figurent les secteurs fortement télétravaillables : au moins un emploi sur deux est concerné. Il s’agit des activités liées à l’information et de la communication, de la banque et de l’assurance ou de l’éducation. Viennent ensuite les secteurs où entre un tiers et la moitié des emplois sont propices au télétravail. Il s’agit des services administratifs, de l’immobilier et de secteurs tels que les arts, spectacles et activités récréatives. En bas de l’échelle se trouvent les secteurs faiblement télétravaillables où moins d’un emploi sur trois peut être exercé à distance. Or cette catégorie est importante car elle comprend l’agriculture, la construction, l’industrie, le commerce, le transport et l’hôtellerie-restauration.

La disparité entre les secteurs explique largement la fracture internationale qui persiste en termes de télétravail. Sont en position favorable les économies à dominante tertiaire, avec des travailleurs très qualifiés et un haut niveau technologique. Ce sont également celles où les PIB par habitant sont les plus élevés. Au niveau de l’UE, 36 pour cent des emplois pourraient être exercés en télétravail, mais cette moyenne est peu significative en raison de la variété des structures économiques. Les pays où les emplois télétravaillables sont les moins développés (entre 24 et 31 pour cent) sont ceux de l’est de l’Europe (Roumanie, Bulgarie, Hongrie et Slovaquie) avec une part élevée de l’industrie et de l’agriculture, qui nécessitent la présence des travailleurs. En revanche là où la finance ou les services administratifs tiennent une place importante, le télétravail est plus facile, comme en Suède (42,6 pour cent des postes concernés), aux Pays-Bas (41,6 pour cent) ou en Belgique (41,5 pour cent). Ces pays sont également favorisés par l’équipement des ménages en ordinateurs et par la qualité des infrastructures de télécommunications. Comme indiqué, le Luxembourg est très bien placé avec plus de la moitié des postes de travail potentiellement concernés. Mais le Grand-Duché est handicapé par le poids des frontaliers (près de la moitié des salariés) dont la pratique du télétravail est limitée par des accords transfrontaliers, en termes d’impôts et de sécurité sociale.

Aux facteurs économiques s’ajoutent les aspects culturels. Alors que les pays nordiques sont de longue date très friands du travail à distance, les pays d’Europe du Sud sont, eux, assez peu habitués à cette manière de fonctionner, avec une forte culture du présentiel. Ainsi en 2019 avant la pandémie, en Espagne et en Italie ils n’étaient que respectivement cinq et neuf pour cent à travailler occasionnellement de chez eux, contre seize pour cent en France, 18 pour cent en Belgique et 21 pour cent au Danemark. Ces différences économiques et culturelles sont appelées à persister malgré la progression générale du télétravail. Mais c’est bien évidemment au sein même des entreprises que la fracture se fera sentir, mettant les DRH en position délicate. « Le télétravail a exacerbé les inégalités entre cols bleus et cols blancs », reconnaît l’un d’entre eux.

Même s’il s’est en quelque sorte démocratisé à la faveur de la crise sanitaire, le télétravail touche davantage les cadres et les travailleurs diplômés que les ouvriers et les moins éduqués. Les premiers sont deux à trois fois plus susceptibles de travailler à distance, avec le risque de créer un système à deux vitesses, entre les télétravailleurs et les autres. Selon le baromètre annuel « Télétravail 2021 » de Malakoff Humanis, un groupe français spécialisé dans la protection sociale, 60 pour cent des salariés et 42 pour cent des dirigeants interrogés s’accordent à dire que le télétravail risque de créer de nouvelles fractures au sein de l’entreprise entre ceux qui peuvent télétravailler et ceux dont les fonctions ne le permettent pas, alors que « le besoin d’équité est très fort ». La situation risque d’autant plus de se tendre que, pour convaincre leurs salariés de revenir plus souvent au bureau, certaines entreprises sont prêtes à leur offrir des avantages (en termes de confort notamment) auxquels les exclus du télétravail n’ont pas accès !

Les jeunes pour le télétravail total

Au cours des quatre années précédant la pandémie Selon une enquête du cabinet YouGov, menée début juillet auprès de 1 000 personnes en France, 61 pour cent des 18-34 ans se déclarent favorables à un travail intégralement à distance. Tout en n’excluant pas un effet de mode, qui toucherait aussi les entreprises, Julien Gargowitsch, PDG de Nicholson Search & Selection, commanditaire de l’étude, n’est pas surpris de ce résultat car « certains jeunes employés n‘ont pour le moment connu que le télétravail, nombre y ont trouvé leurs marques et s‘y sont épanouis, de quoi les pousser à continuer ». Selon lui, ce changement pourrait ne pas avoir de conséquences défavorables sur la productivité, « la jeune génération étant prête à travailler intensément mais de façon plus flexible ».

Georges Canto
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