Nouillez, Lucien: Escarpe et contrescarpe

Tout est rien

d'Lëtzebuerger Land vom 28.08.2003

On connaît ce "vœu de myopie" que formula pour une bonne lecture Jean-Pierre Richard. Lucien Noullez va plus loin: il se souhaite la cécité dans le titre de son premier poème. Longue élégie consacrée à la mort de son père. Pourquoi ce vœu? - Parce que le deuil aiguise la sensation visuelle rendant visible tout à la fois le réel dans ses infimes détails et tout cela qui se tapit derrière le visible. Le deuil a vocation à convoquer les images d'autrefois: "Descendent / les villages aux noms wallons: / Gochenée, Soulme, Romedenne // et descend / la rosée du souvenir / dans la Meuse toujours bercée." 

Avec le deuil affluent des images d'ici et d'ailleurs, de maintenant et d'autrefois. Ces images rejaillissent sur le poète lui-même qui donne l'impression d'être devenu étranger: lui-même comme venu d'ailleurs et comme témoin de ce que nul n'a encore vu: "On est devenu étrangers. / Les petits sont / sous nos paupières comme un sel / et quelques fois ils sont panthères / dieu / merci," dit un poème où Lucien Noullez pense à ses enfants, car au poème inspiré par le départ du père succèdent ceux consacrés aux fausses couches de l'épouse. Moments tragiques où le début qu'est censée être la naissance et la fin se confondent. Ce qui en résulte, c'est une généralisation, une omniprésence des images funestes: "Je parle à mes enfants morts / et peut-être à leur maman morte / et à nos sacs de peau / pour m'occuper." 

Ce sont des poèmes d'inspiration autobiographique. Or, la suite du recueil insinue l'impossibilité du projet autobiographique, car il y a toujours une "tout autre chose" qui se dérobe à la transcription. Le recueil incrimine l'impossibilité du vécu à s'organiser en sa fable, en son récit comme en témoigne cette tranche de vie devenue inénarrable et se muant de la sorte en récit de l'impossibilité du récit: "Dans la boîte à gants, la voiture / cachait une croix soleilleuse / quand une femme maigre au goût d'hôpital / me proposa l'amour à deux mille francs. / Ai-je cédé ? / La nuit s'en souvient mieux que moi / et mieux que cette fille  / dont les chaussures désormais / me frappent la poitrine."

La leçon du recueil est qu'il y a un rien qui se dérobe au tout, pis encore: le tout se fait synonyme de rien. Je paraphrase ici le poète écrivant: "Parce que rien n'est tout, / les fleurs se fanent et les amours s'en vont. // Parce que tout n'est rien / on recommence les prières". Tout dans ce recueil mène vers cet aphorisme qui n'est pas que cri de désespoir, car il reste le recours à la prière, au texte de la prière ou au texte.

On lira aussi ces textes où, écrivant, le poète se voit écrire: "Il faudrait demander pardon pour ces poèmes / Je les écris dans les cafés, je bois, j'écris / C'est dur de n'être pas moral et c'est / plus dur encore de vivre sagement". Ailleurs, le poète voit le texte lui échapper pour vivre de sa propre vie: "Le poème est devenu triste. / Il passe une main dans les cheveux des / enfants. / Les parents vont se séparer, dit-il". 

On lira surtout ce texte où le poète, invitant à un décryptage  universel, dit que le monde est chose lisible. Il s'agit de cette  lecture qui est révélation de l'Un: "J'ai lu quarante livres / J'ai tout lu dans le sable, / J'ai lu sous les pierres: tous / les cloportes et tous / les petits scarabées. / J'ai lu ton nom pour retarder la fin du / monde / j'ai lu sans lire, afin de retrouver / le sang   de Dieu."

 

Lucien Noullez: Escarpe et contrescarpe; poèmes ; Collection Graphiti des Éditions Phi n°49 ; Luxembourg 2003 ; 113 pages ; 12 euros ; ISBN: 2-87962-161-5.

 

 

Jalel El Gharbi
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