Tout le monde parle de « résilience » et de « reterritorialisation ». Et si les coopératives permettaient de sortir de la pandémie par le haut ? Un état des lieux

Des lendemains qui chantent

d'Lëtzebuerger Land vom 13.11.2020

D’une crise l’autre : L’âge d’or du mouvement coopératif ouvrier peut être rétro-daté au lendemain de la Première Guerre mondiale. À partir de 1919, des coopératives de consommation apparaissent dans quasiment toutes les villes du Grand-Duché. Un article paru en 1924 dans Der Proletarier, cité par Ben Fayot dans Sozialismus in Luxemburg (1979), esquisse les contours de ce continent englouti. Le journal recense pas moins de soixante coopératives de consommation : des épiceries, boulangeries, distributeurs de charbon, dépôts de boissons, imprimeries et librairies. Le syndicat des cheminots implante ainsi ses coopératives de Troisvierges à Pétange, en passant par Ettelbruck, Mersch, Lorentzweiler, Wasserbillig, Luxembourg-Ville et Bettembourg. Dans son mémoire de licence publié en 1990, Sous le signe de la grande grève de mars 1921, Denis Scuto relate la brève histoire des coopératives de construction créées en 1921 par des militants communistes licenciés et blacklistés après la débâcle de la grève générale. Faute de capitaux et d’outillages, écrit Scuto, ces tentatives de « self-help » ne font pas long feu face à la concurrence privée.

Ce mouvement largement oublié constitue une terra incognita historiographique. (C’est également le cas des innombrables coopératives paysannes et viticoles qui ont survécu grâce aux plus-values immobilières qu’elles ont pu réaliser à partir des années 1980.) Il s’est pourtant inscrit dans le paysage urbain. À Esch, Differdange, Dudelange et Bonnevoie, les maisons du peuple, Gewerkschaftsheime, casinos syndicaux et coopératives d’alimentation sont construits comme « citadelles ouvrières », des matérialisations du socialisme municipal, c’est-à-dire d’une contre-culture avec ses lieux de débats, de sociabilité, de loisirs et de consommation. Un modèle réformiste importé de Belgique où, très tôt, il avait trouvé des détracteurs. À l’extrême-gauche, on adorait ainsi ridiculiser le « crétinisme coopératif » qui ferait renaître « l’esprit de la petite bourgeoisie au sein des masses prolétariennes ».

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les coopératives amorcent leur lent déclin. Celui-ci devient apparent lors de la crise sidérurgique en 1974. Au mois de mai de cette année fatidique, le City Concorde ouvre ses portes ; deux mois plus tard, c’est au tour de la Belle Étoile. Les méthodes des coopératives (centrale d’achat, marques propres, normes de salubrité) sont copiées et perfectionnées par les supermarchés qui s’établissent en périphérie des villes, sur la gréng Wiss. D’avant-gardistes, les coopératives de consommation passent au rang d’anachronismes. En 2010 puis en 2014, le Landesverband vend à Cactus les fonds de commerce de ses emblématiques coopératives à Ettelbruck et à Bonnevoie. La famille Leesch avait définitivement remporté la bataille.

Le passage de relais entre les anciennes coopératives « populo-syndicales » et les nouvelles coopératives « bobos-écolos » n’a pas eu lieu. Lorsque les unes étaient en train de naître, les autres étaient en train de mourir. Un rendez-vous historique manqué, qui, s’il avait eu lieu, aurait probablement débouché sur un malentendu. C’est que les organes de gestion de la Coopérative de Bonnevoie étaient sclérosés, composés de vieux militants méritants. Leur fonction se réduit désormais à la gestion d’un parc immobilier qui fait entrer des dizaines de milliers d’euros par mois dans les caisses. À l’inverse de leurs camarades belges, les syndicalistes luxembourgeois ont définitivement abandonné la partie : les coopératives ont été bannies de leurs réflexions politiques et sociales. Quant au courant autogestionnaire, né dans les années 1970 et se concrétisant dans des coopératives de production, il n’a jamais percé au Luxembourg.

Mais, chose étonnante : le mouvement coopératif connaît une timide renaissance au Luxembourg. En 2013, le projet d’« énergie citoyenne » TM EnerCoop (220 coopérants) est créé, suivi en 2014 des maraîchers « community supported » de Terra (200 coopérants), puis en 2016 de l’épicerie bio et sans plastique Ouni  (1 400 coopérants) et du « supermarché participatif » Altercoop (72 coopérants) en 2019. Ce début d’effervescence, on peut également l’interpréter comme expression d’une impuissance politique, une tentative de changer au niveau micro ce qu’on n’arrive pas à changer au niveau macro. Alors que leurs ancêtres étaient « filles de la misère et de la nécessité », les coopératives nouvelles expriment une quête du sens de la classe moyenne. Certaines font des efforts pour élargir leur base sociale : Ouni accueille ainsi une quarantaine de réfugiés comme coopérants actifs, dont la part sociale est payée par des donateurs. Mais cela reste petit monde. Les mêmes personnes se croisent d’une coopérative à l’autre : des militants et permanents associatifs en quête de consommation éthique, des hipsters en quête d’authenticité, des petits-bourgeois en quête de sens et des fonctionnaires européens en quête d’intégration.

La pandémie a accéléré le déclin des villes commerçantes qu’avait amorcé Amazon et les mégaprojets en périphérie urbaine. Alors que de Wiltz à Esch en passant par Ettelbruck, les zones piétonnes se désertifient – un déclin désormais perceptible jusque dans la capitale –, les élus locaux désemparés voient dans les coopératives un moyen pour redynamiser leurs centres-villes et y recréer un semblant de lien social. Les gérants de l’épicerie Ouni sont ainsi régulièrement sollicités par des bourgmestres qui les prient de bien vouloir ouvrir un magasin dans leur commune. Âgé de 24 ans, Joshua Streitz gère la coopérative depuis ce janvier. Rien que sur les onze derniers mois, il dit avoir été contacté par quatre communes différentes. Mais avant d’investir 200 000 euros dans un nouveau magasin, explique-t-il, la coopérative devrait d’abord s’assurer qu’il y existe un réservoir suffisamment large de membres potentiels.

Pour ouvrir son deuxième point de vente, le choix est finalement tombé sur Dudelange. Pas seulement parce que le maire, Dan Biancalana (LSAP), est « hyper-motivé » et que le mouvement de transition y dispose d’une assise locale, mais également parce que « Dudelange est une ville plus jeune, plus dynamique, avec un pouvoir d’achat plus élevé », dit Anne-Claire Delval, communicante et sophrologue qui s’engage dans la coopérative. Le timing de l’inauguration s’avère funeste : L’épicerie ouvre ses portes le samedi 14 mars et les ferme le lundi 16 mars. Le grand confinement force les coopérants à tout repenser ; en l’espace de quelques jours, l’épicerie bascule provisoirement en mode take-away et livraison.

Selon Anne-Claire Delval, la coopérative Ouni n’aurait pas d’autre choix que de croître : « Dans notre groupe, il y en a qui freinent des quatre fers. Mais on ne peut pas rester douillets entre nous, sinon on ferme d’ici cinq ans. » Joshua Streitz voit les choses en grand : Sa « vision », explique-t-il, serait de « donner à chacun au Luxembourg la possibilité d’acheter sans emballages, que ce soit par livraison ou dans des magasins ». En 2019, après avoir accumulé 94 000 euros de pertes sur trois exercices consécutifs, la coopérative réalise pour la première fois un bénéfice de 19 000 euros. Les plans d’expansion ont été retardés par la pandémie : « On va survivre à la pandémie, mais nos caisses seront quasiment vides », dit Streitz. Malgré cet épuisement des réserves financières, il estime qu’un troisième magasin pourrait ouvrir d’ici fin 2021.

Lorsqu’en mai 2017, le propriétaire de la librairie Alinéa, Edmond Donnersbach, annonce qu’il se voit contraint de mettre les clefs sous le paillasson, les Bildungsbürger sont abasourdis. Fausse alerte : La librairie renaît quelques mois plus tard sous forme de coopérative, Alinéa-Cult. Avec un ticket d’entrée fixé à mille euros, elle n’a jamais eu l’ambition de rassembler des centaines de membres. Pour les avocats, hommes d’affaires et hauts fonctionnaires qui s’étaient improvisés coopérants en injectant jusqu’à 12 500 euros par tête dans la librairie, il s’agissait moins de s’impliquer dans une entreprise collective que de faire acte de mécénat culturel. Plutôt que coopérants, les quatorze membres d’Alinéa-Cult, pour la plupart retraités, se préfèrent « silent investors ».

Le cas Alinéa est particulier : la Stater notabilité s’était mobilisée pour sauver une institution culturelle de sa ville et pour en assurer la transition vers une nouvelle gérance assurée par Elmira Najafi. Une telle mobilisation collective peut-elle se reproduire pour d’autres commerces de proximité ? Des clients se réuniront-ils pour assurer la survie de leurs bistrots ou restaurants préférés ? David Hiez est professeur à l’Uni.lu, spécialisé en droit coopératif. Il préfère reformuler la question : « Les consommateurs vont ils s’impliquer collectivement ou se replier sur eux-mêmes ? Il est trop tôt pour le dire. D’ici un an, on aura soit une plus forte dose de libéralisme soit une plus forte dose de collectif… » Eric Lavillunière, qui est employé par le Centre for ecological learning Luxembourg (Cell) pour accompagner des projets coopératifs, se dit peu optimiste : « On n’en est qu’aux balbutiements de la participation. Le capital de sympathie est inversement proportionnel à l’engagement. Au mieux, les gens changent de modes de consommation, mais on a du mal à transformer cela en engagement. » Lavillunière en appelle à la patience. Il ne croit pas aux « stratégies napoléoniennes » ; il faudrait plutôt « rallier à la cause par petites grappes ».

Comparé aux success stories qu’ont connues Ouni et Alinéa, le parcours de la coopérative d’habitat Adhoc apparaît comme pénible et frustrant. Tout était à inventer, il n’y avait pas de précédent. (Dans les annales du mouvement ouvrier, on retrouve une seule tentative de coopérative d’habitat : lancée en 1921 par l’architecte socialiste Léon Bouvart et baptisée Progrès, elle est restée sans lendemain.) Les initiateurs d’Adhoc ont dû passer des dizaines d’heures à peaufiner les moindres détails juridiques, un engagement martyre. « Ce sont des questions beaucoup plus lourdes que pour d’autres formes coopératives, touchant notamment au droit immobilier, explique David Hiez. Avec des centaines de milliers d’euros investis par coopérant, on est face à des sources de conflits d’une tout autre ampleur. »

Cela fait plus de trois ans qu’était annoncé le premier grand ensemble porté par Adhoc. L’immeuble de 35 unités devrait être construit sur un terrain appartenant au Fonds Kirchberg, dans le quartier Réimerwee. La politique promettait de soutenir ce « projet-pilote », censé tracer le chemin juridique à ceux qui allaient suivre. Le début des travaux fut annoncé pour la mi-2020 et les premiers plans d’architecte étaient dessinés. En juin, alors que les vingt coopérants se pensent tout proches de leur but, le ministère des Travaux publics fait volte-face. Il annonce à Adhoc que le terrain si convoité fera l’objet d’une soumission publique. Celle-ci n’a pas encore été publiée, et les coopérants attendent anxieusement de voir si les conditions retenus leur laisseront une chance ou non. « Beaucoup n’en peuvent plus d’attendre », dit Cédric Metz, cheville ouvrière du projet. Chaque mois qui s’écoule, le groupe se désagrège un peu plus. Metz craint que le travail de trois ans aura été fait pour rien, que tout sera à refaire : « On avait au moins une réunion toutes les deux semaines. C’est vraiment intensif, cent pour cent d’engagement ».

La coopérative maraichère Terra avait, quant à elle, réussi à résoudre le problème foncier de manière quasi-spontanée. Elle avait illico trouvé un propriétaire foncier (qui préfère rester anonyme) lui mettant à disposition des terrains agricoles au Eicherfeld, en échange de trois corbeilles de légumes par semaine. C’est sans subsides étatiques ni crédits bancaires qu’en 2004, les trois maraîchers-fondateurs lancent leur opération. Six ans plus tard, la coopérative produit cinquante tonnes de légumes bio sur 50 ares de terres cultivables. C’est suffisant pour approvisionner 253 ménages abonnés au panier hebdomadaire (pour un prix annuel de 840 euros par an). Cette vente de paniers finance sept salaires, dont le plus élevé se situe à 2 700 euros net. « Durant le confinement, on a eu beaucoup, beaucoup de demandes d’inscription, dit Pit Reichert, un des coopérateurs-fondateurs. On a ressenti que les gens se posaient des questions ». Mais, faute de terres et de main d’œuvre, la coopérative n’a pas pu donner suite à toutes ces demandes.

En principe, une coopérative devrait poursuivre des objectifs sociaux ou culturels, et se rapprocher de l’idéal égalitaire de « un homme, une voix ». Le capital n’est pas supposé y exercer son autorité. Autant pour les hauts principes. Car les plus grandes firmes qui opèrent sous le statut de coopérative au Luxembourg s’appellent PWC (132 coopérants) et KPMG (45 coopérants). Le statut est ouvert à toutes les entreprises, y compris celles aux aspirations exclusivement capitalistes. La coopérative permet un contrôle plus étroit sur les membres entrants avec, en sus, la possibilité de limiter la responsabilité des associés. Juridiquement, son statut reste très flou, témoignant du libéralisme du législateur luxembourgeois. En l’absence de toute disposition légale sur les statuts et objets d’une coopérative, écrit David Hiez, « la liberté des fondateurs est totale, y compris de s’écarter de la nature coopérative ». Le registre de commerce contient même des « Sociétés coopératives organisées comme sociétés anonymes », un type de société que Hiez caractérise de « mutant juridique, preuve que les apprentis-sorciers ne se trouvent pas que chez les biologistes ».

Bernard Thomas
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