Régulièrement, la comédienne qui vit et joue en Suisse avec sa compagnie, plie sa tente et sur son chemin fait halte à Luxembourg, puis s’installe, le temps du Festival à Avignon avant de regagner son pays. Une vie d’artiste souvent sur les routes, et prête à partir avec son camion-chapiteau, à la recherche d’un public accueillant, notamment au TNL ou au TOL.
Avec son nouveau spectacle, Cyrano, Phèdre et les autres…, créé sous l’œil extérieur de Tiphanie Devezin, elle jette un regard en arrière sur sa vie d’artiste et reste accrochée, le temps du spectacle, aux rôles qu’un comédien aurait voulu jouer mais l’occasion ne s’est pas encore présentée. Elle débarque, s’installe devant sa coiffeuse de loge avec le miroir entouré de petites lampes, au fond le drapé de velours rouge, par terre, une perruque, un seau avec une épée, des cothurnes pour se grandir, des accessoires de comédien. De là surgissent les souvenirs et les désirs. Pour un comédien, le théâtre est sa maison, son chez-soi.
Se concrétisent aussi les rêves de rôles, en particulier sous forme de monologues qui mettent en évidence les conflits intérieurs, les doutes et les espoirs du personnage-clé : de grands moments de théâtre avec la beauté, la force, l’humour que la comédienne voudrait partager avec le public et mettre en évidence le rapport entre le théâtre et la vie, tout en intégrant, à l’occasion, le contact direct avec tel spectateur.
Pour commencer et couper court à toute discussion « pour ou contre le théâtre », le texte Le Théâtre obligatoire de Karl Valentin, sur le modèle de l’obligation scolaire, donne le ton. Suit un condensé de grands monologues classiques du Répertoire, replacés dans leur contexte.
Citons L’aveu de Phèdre de Racine, évoquant la fureur de l’amour, montrant le désir et sa folie, en tombant amoureux de celui qu’il ne faut pas, commente la comédienne. La tirade du nez de Cyrano de Bergerac avec le fameux « Moi, monsieur, si j’avais un tel nez, il faudrait sur-le-champ que je me l’amputasse ! », une allusion aux critiques. Rappelons-nous aussi le début du célèbre monologue de L’Avare de Molière. « Au voleur ! au voleur ! à l’assassin ! au meurtrier ! Justice, juste ciel ! Je suis perdu, je suis assassiné, on m’a coupé la gorge, on m’a dérobé mon argent. »
Rappelons-nous aussi Don Diègue dans Le Cid de Corneille : « Ô rage, Ô désespoir ! Ô vieillesse ennemie ! N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ? » des cris désespérés, montrant le désir de vengeance et la faiblesse de la vieillesse. L’actrice dépeint chaque univers, dans lequel est né le monologue et entraine le public à l’accompagner, parfois dans son jugement, pour le mener au monologue suivant, tout en faisant une allusion sur la source du texte pour guider le public.
Ce condensé de monologues que Isabelle Bonillo remet dans leur contexte tout en insinuant leur signification « éternelle », sont suivis de courts textes de transition qui font allusion à la vie quotidienne des comédiens qu’on peut transposer à la réalité d’aujourd’hui.
L’ensemble est transposé avec une telle aisance, un tel vécu intérieur qui passe de la comédienne au spectateur, qu’on se dit : celle-là est la comédienne-née, qui vit dans ce qu’elle joue et arrive à le transmettre avec une aisance stupéfiante. Elle passe d’une atmosphère à l’autre, entraînant le public, souvent avec humour, enchaîne d’un monologue à l’autre en lui parlant de l’homme, de comportements qu’on peut transposer d’hier à aujourd’hui.
Isabelle Bonillo vit dans les textes sans pour autant perdre de vue le public, elle est à son écoute, ce qui permet de s’adresser plus directement à l’un ou à l’autre, en déployant son talent d’inventivité. Cyrano, Phèdre et les autres … est un vrai plaisir pour ceux qui aiment le théâtre.