Après le feu, l’eau et le vent, la Nuit de la Culture d’Esch-sur-Alzette clôt son cycle des éléments avec une dixième édition consacrée à la terre et à la mémoire

Terre nourricière

d'Lëtzebuerger Land du 17.09.2021

En ce samedi 11 septembre, la manifestation culturelle phare de la Métropole du sud s’est installée dans le trop méconnu centre nature et forêt Ellergronn. La nuit est scrutée puisqu’il s’agit du dernier événement d’ampleur avant que la ville ne devienne capitale européenne de la culture, contre vents et marées. Parmi la quarantaine de propositions mises en place cette année, on découvre un Roots Village avec musique folk, portraits de soleils personnifiés et bûches incandescentes. À l’opposé, une kermesse faite d’attractions pyrotechniques attire les visiteurs. Les différents stands d’acier, créés par Pierre de Mecquenem et animés par la compagnie La Machine, intriguent et amusent. On y retrouve notamment un jeu de force, un must des fêtes foraines, qui crée des flammes et rappelle le passé industriel de la région.

Dans un enclos arrondi, une sorte de village miniature, un bric-à-brac de racines, de structures en bois et d’éclairages. Les membres d’une communauté, rieuse, marginale et un tantinet inquiétante, invitent les plus curieux à se vêtir de tenues bariolées et d’entrer dans l’enclos pour danser autour d’une colline bricolée. Il s’agit de Belle Racine, une création du collectif Métalu A Chahuter, envoûtante à regarder. Un peu en retrait, un passage mal indiqué conduit vers une minuscule clairière où, éclairés par un totem en feu et quelques spots, Émmanuel Fleitz et Sayoko Onishi offrent une représentation étincelante. La danseuse et chorégraphe, vêtue de rouge, est tapie dans l’ombre. Seuls ses bras, aux mouvements saccadés, sortent d’un buisson. Deux serpents envoûtés par la contrebasse d’Émmanuel Fleitz, qui bondissent et convulsent, entre pénombre et flammes. La danseuse vient titiller le musicien et va jusqu’à brutaliser son instrument. Vision d’effroi. On pense à un hypothétique promeneur nocturne qui tomberait par hasard sur la scène et qui prendrait ses jambes à son cou. En guise de conclusion, Sayoko Onishi fend l’audience et s’en va en courant, s’engouffrant dans la forêt.

L’appel de la nature prôné par l’événement est d’ailleurs littéral puisque plusieurs parcours éclairés par des lampions sont disséminés à travers l’espace aménagé. Dans l’un de ces sentiers, on découvre notamment l’exposition La mémoire de l’oubli signée NSSR, alias Nicolas Schneider. Sur une cinquantaine de mètres, gisent des cadavres de bouteilles en verre et d’aluminium éclairées, au côté de collages photographiques criards à leur effigie. Une manière de transformer « l’incivilité en formes artistiques et conscientisations écologiques » plutôt bien sentie. Au bout du chemin, l’ACLI Cercle Esch-sur-Alzette a concocté des spécialités culinaires italiennes mais surtout un pantomime sur base musicale intitulé Floralia. Comprendre, un spectacle de danse entre trois couples sur des plates-formes surélevées, au rythme de plusieurs accordéons. Hélas, aucun accordéoniste en vue mais un haut-parleur récalcitrant qui joue Is This Love de Bob Marley, et des danseurs amorphes. Entre gloussements, hourras et applaudissements malicieusement exagérées, le public est intraitable.

Sur la grande place, au carrefour de toutes les activités, un échafaudage de neuf mètres de haut s’illumine à 22 heures. Une masse de spectateurs s’est réunie devant cet autel pour assister au clou de la soirée, un étourdissant spectacle de la Compagnie Luc Amoros, La Tortue de Gauguin. La création a pour base une anecdote selon laquelle le peintre français aurait, lors d’un séjour aux Marquises, peint la carapace d’une tortue vivante. Ce qui laisse à penser, selon les idéalistes, qu’une œuvre de Paul Gauguin aurait échappé au marché de l’art et nagerait encore dans les eaux du pacifique. Sur la structure métallique de quatre étages, huit artistes (deux par étages) peignent, chantent, récitent, jouent, vivent et font vivre un sacré moment à une audience attentive et admirative. À chaque tableau, ponctué par les touchantes paroles d’une récitante et par un exaltant accompagnement d’un musicien, six peintres explorent différents thèmes. Peintures enfantines, autoportraits, portraits de Fayoum ou kaléidoscopes. L’échafaudage se transforme en château fort avant que les dernières toiles ne s’effacent lors de la chute d’une trombe d’eau pour un éclaboussement visuel et sonore.

Kévin Kroczek
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