Nomadic Island, une vie créative en partage

d'Lëtzebuerger Land du 05.08.2022

Au bout de Differdange, à la lisière de la forêt, un camp de base artistique s’est installé pendant trois semaines jusqu’au 7 août. Objectif : réfléchir en communauté à la durabilité de nos modes de vie et de la création. À mi-parcours, nous avons rencontré ses initiateurs, la photographe Neckel Scholtus et le danseur-chorégraphe Gianfranco Celestino, et parlé à quelques artistes pour découvrir ce projet estampillé Esch 2022.

A l’heure où la planète vit déjà à crédit, on débarque sur le site de Nomadic Island au stade de Thillenberg sur un terrain mis à disposition par la commune et réaménagé - le plus écologiquement possible - pour les besoins éphémères de la résidence. Chacun(e) a planté sa tente. Chacun(e) s’investit dans les tâches collectives. À quelques pas, dans le stade, l’artiste Chloé Macary-Carney et les jeunes Alicia et Romain préparent un « goûter surprise idéal », menu épicé de textes et de lectures et partagé avec artistes et visiteurs, car la table est un « lieu égalitaire qui réunit ». Pour sa résidence, la designer a choisi de penser « l’espace personnel au sein de l’espace collectif ».

En attendant le goûter, Neckel et Gianfranco parlent de la genèse de Nomadic Island, de leur rencontre lors d’un Friday Island puis de l’appel à projets d’Esch2022. Neckel évoque aussi sa participation avec son « roulot’ographe » au Nomadic Village de Marseille-Provence 2013, aux côtés de la Cie Tadlachance qu’elle a eu envie de retrouver. Le but est de « penser ensemble à l’environnement à travers différents moyens, le théâtre, les conférences, les échanges ». Quant à la philosophie du projet, elle a ses racines dans Small is Necessary. Shared Living on a Shared Planet de la chercheuse militante australienne Anitra Nelson. Un ouvrage sur l’histoire de l’habitat collectif, explique Gianfranco qui s’interroge : « Comment peut-on limiter ce que l’on consomme individuellement pour aller vers le partage et avoir un faible impact ? ».

Au quotidien, les deux artistes essayent de vivre le plus durablement possible. Alors que Neckel est née dans une ferme et que son enfance est ancrée dans la terre, elle essaye d’y revenir et de ne pas gaspiller. De son côté, Gianfranco - qui a « une vie assez minimaliste » - fait partie d’un groupe de travail sur la durabilité dans la production artistique au sein de l’Association luxembourgeoise des professionnels du spectacle vivant (ASPRO).

Pour le choix des artistes, ils ont lancé un appel à projets et reçu 150 candidatures. Finalement, dix artistes venus d’Angleterre, d’Espagne, de France, d’Italie et du Luxembourg travaillent in situ avec, en fin de résidence, une restitution et surtout le partage concret des œuvres créées. Il y a parmi eux Valentin Poudret, artiste nomade qui dessine et sculpte le bois et qui imagine ici une Terra poetica à partir d’un tipi où s’affichent dessins et textes.

Comme lui, d’autres artistes travaillent avec du matériel trouvé sur place ou récupéré comme ces palettes qui servent à Matteo Demaria pour construire sa bibliothèque philosophique organisée autour de la notion du travail ou ces bouteilles plastiques ramassées dans la forêt par Joshua Le Gallienne pour créer instruments aux sons insolites. Au fil de la visite, on découvre aussi la serre de Tadlachance conçue à partir de graines (citron, mangue, avocat…), glanées ou collectées (certaines venant de Corée) avec cette idée de « faire germer des idées et des plantes, dans des livres ou sur des tableaux et de tisser une relation de proximité avec des végétaux qu’on ne voit normalement pas », explique le duo féminin. Autre matériel (re)cueilli, des feuilles ramassées dans la forêt et les épluchures récupérées dans la cuisine collective de Nomadic Island par Cristina Picco, artiste italienne du Luxembourg, qui les utilise pour des teintures naturelles et des empreintes sur t-shirt. Avec Shared impressions , elle réfléchit à la production des vêtements, aux notions de fair trade et de label alors que l’industrie textile est une des plus polluantes.

Il était prévu d’impliquer moult résident(e)s dans le travail créatif, mais pas facile de mobiliser les adultes, reconnaissent les porteurs du projet ! Heureusement, les 12-16 ans sont au rendez-vous pour des ateliers créatifs avec les artistes. Ils viennent des Maisons de jeunes (certains à vélo depuis Lasauvage) et chaque groupe est là pour cinq jours, ce qui rend le travail plus intense, confirme Neckel, médiatrice culturelle auprès du CNA. Nomadic Island a, par ailleurs, invité des acteurs extérieurs pour des performances ou conférences, notamment Resilient Revolt - Theatre of the Oppressed de Munich qui interroge les liens entre injustices sociale et climatique et affairé lors de notre visite à la construction de sa yourte ainsi que la philosophe luxembourgeoise Nora Schleich. Ils interviendront ce week-end.

Après douze jours de résidence, Neckel tire un bilan positif, parlant « d’une bonne énergie, de synergies intéressantes, d’artistes investis et d’une communauté créée ». Nomadic Island, qui ouvre sur de « nouvelles idées créatrices », est documentée par l’artiste vidéaste Mattia Mura dont le projet s’intitule Temporary Island. Il y a de la graine à prendre !.

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Karine Sitarz
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