Sorrente, Jean: Et donc tout un roman

Un roman qui « démélancolise »

d'Lëtzebuerger Land du 05.12.2002

À elles seules, les premières pages d'un roman de Jean Sorrente méritent qu'on s'y attarde, le premier mot surtout. Dans Nuits c'était un "et" quasiment mystique qui ouvrait le roman. Le dernier roman Et donc tout un roman reprend la conjonction de coordination "et" dans le titre et s'ouvre sur "soit": "soit des bâtiments de briques dominés de tours et de cheminées...". Ces incipit déroutants disent d'abord que le roman s'écarte du genre, le médite. Chez Sorrente, le roman n'est pas tant dans le récit (la diégèse disent les spécialistes) avec l'aveu autobiographique qui l'accompagne que dans cette dimension méta-textuelle qui fait que le texte se juge, s'écrit en se lisant lui-même: "autant le premier volet du polyptyque procédait par vagues concentriques, autant celui que vous lisez fouille les détails, compose les facettes complexes du personnage, le procédé consistant à le saisir non directement comme une unité, mais à le refléter depuis ce qui l'entoure, d'où l'avantage des descriptions qu'il convient d'apprécier comme des touches de couleurs ou des variations de gris, de noirs et de blancs. C'est à ce moment que devient dynamique le roman, ou plus exactement le récit du roman". 

Que devient le roman quand il relègue au second plan son récit? Mode de lecture du réel. Une lecture qui mobilise toutes les herméneutiques possibles, une somme de connaissance permettant de lire le réel. Car il y a un mode de lecture du réel selon quoi le monde s'organise en rhétorique (le mot n'a absolument rien de péjoratif), en poétique. Dans une brasserie, par exemple, sont à lire "ces belles prosopopées de breuvage captivant la lumière, prodiguant l'ivresse" ou encore "cet enchevêtrement de syllogismes posant les prémices de la blonde, de la brune, de la blanche, de tout un éventail de mixtures aux sonorités éclectiques." Et la bière se révèle "métaphore de connaissance ou celle de l'égarement". 

Le roman lit le réel et en cela il aime convoquer les autres arts: photographie, musique et surtout peinture comme dans "ce paysage poussinien" ou tel personnage décrit comme épiphanie d'un personnage de Georges de La Tour ou encore comme ces "séquences de vie" évoquées tantôt sous le mode impressionniste tantôt sous le mode cubiste comme le dit le roman lui-même. Le roman lit et se lit disais-je et il le fait en lisant les romans qui le précédent: ceux de Quignard dont il s'écarte et ceux de Proust qu'il réinvestit. Ce sont de belles pages où le roman dit les romans auquel il pense, explore ses possibles comme il a exploré ses limites en quoi réside tout le potentiel qu'a encore le genre romanesque: "Il m'apparaissait, par exemple, que La Fugitive de Marcel Proust était l'histoire anticipée de la disparition d'Anne. Après tout, c'était un peu le scénario, son curieux redoublement, le système même de toute disparition, avec le surcroît d'un léger décalage, une inclinaison qui déviait les grands axes de l'intrigue. Le narrateur de la Recherche évoquait le mal physique de la séparation, l'originalité, soit qu'Albertine fût présente ou absente, de sa souffrance." Suivent des pages de facture toute proustienne dont la beauté rappelle ces pages que Sorrente consacre à cette autre source d'inspiration qu'est l'œuvre de Dürer.

Et donc tout un roman n'est pas à lire seulement parce qu'il s'agit d'un roman qui "démélancolise" mais surtout parce que s'y trouvent évoquées les questions que pose l'écriture romanesque aujourd'hui. Aujourd'hui, le genre se repense et se repensant il pense les questions qui nous préoccupent. Peut-on encore raconter des histoires, nous à qui on en a tant raconté. Le monde aujourd'hui est-il narrable? Non. Il est uniquement transformable en sa gloire: une somme de connaissances. Seul l'art et l'érudition peuvent répondre à cela qui requiert toute l'humanité.

 

Jean Sorrente: Et donc tout un roman, Éditions Phi, Esch-Alzette 2002, 172 p., 19 Euros.

Jalel El Gharbi
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