Mondrian, paysagiste flamboyant

d'Lëtzebuerger Land vom 05.08.2022

Paradoxalement, c’est un tableautin de la fin du XIXe siècle qui ouvre l’exposition que la Fondation Beyeler consacre jusqu’au 9 octobre à Piet Mondrian (1872-1944). Par sa facture et son sujet traditionnels, la petite toile aurait presque pu être de la main de Vermeer, son compatriote hollandais du XVIIe siècle. On y perçoit en effet une vieille dame, toute vêtue des habits d’autrefois, concentrée sur sa tâche menue, ordinaire, nécessaire même, puisque celle-ci semble éplucher une pomme de terre – un détail qui convoque, il est vrai, aussi bien les mangeurs de patates faméliques croqués par Van Gogh lors de son passage pastoral dans le Borinage. Ce qui nous intéresse toutefois dans cette œuvre, ce n’est pas tant la stricte référence à des peintres hollandais, une affiliation à laquelle Mondrian semble pourtant être sensible, que son arrière-plan quadrillé sur lequel se déroule cette scène domestique. On reconnaît dans ses lignes perpendiculaires les prémices de ce qui deviendra, au milieu des années 1910, la signature conceptuelle de Mondrian, l’un des pionniers de l’abstraction au côté de Kandinsky. Or telle est bien l’intention de la manifestation bâloise, celle de retracer l’évolution de la peinture de Mondrian, ainsi que l’indiquent son titre ( « Mondrian Evolution ») comme les deux autres œuvres, présentées à ses côtés, dès la première salle. Face à cette toile de jeunesse qu’il confectionne alors qu’il n’a pas encore achevé ses études à la Royale Académie des Beaux-Arts d’Amsterdam, un paysage de plus grand format se distingue par les verticales qu’il arbore ostensiblement, presque avec agressivité, pour donner forme à une forêt d’arbres saisis en contre-jour sous un soleil déclinant (Bois près de Oele, 1908). La modernité de son traitement est manifeste, insolente même, jusqu’à venir transformer ce bois en un feu d’artifice de couleurs rutilantes où les coups de brosse sont laissés apparents. La modernité de cette deuxième toile n’est rien cependant par rapport à la dernière manière synthétique, réductionniste, minimaliste de Mondrian, représentée ici par une ébauche de 1941, montrant un simple carré blanc affublé d’un jeu de lignes perpendiculaires aux trois couleurs primaires (New York City 1), conformément à la gamme chromatique adoptée par le mouvement De Stijl. Trois tableaux réunis au sein d’un même espace, pour trois étapes historiques de la carrière de Mondrian.

Tout au long du parcours conçu par le curateur Ulf Küster, on constate avec stupéfaction combien Mondrian est un paysagiste flamboyant, passant des tons bistres de ses débuts à des tons radieux, voire incandescents comme dans son fameux Moulin Winkel en plein soleil (1908), l’une des nombreuses pièces d’une série dédiée à ce motif. Le paysage est à chaque fois batave : moulins, fermes, dunes, églises, arbres dressés au milieu d’un plat pays bordé de cours d’eau. Très peu de figures humaines, en revanche. A la suite de Monet et de son travail sériel autour de la cathédrale de Rouen, Mondrian aime à capter un même sujet à différentes heures de la journée. Son œil saisit les vibrations changeantes de la lumière, comme dans la série des moulins ou les quatre toiles de la Ferme près de Duivendrecht (1916) qu’il réalise entre l’aube et le crépuscule. Aussi, tout comme le peintre des célèbres Nymphéas, Mondrian voit dans la nature la source même de l’art abstrait. Les volutes des nuages et les ondulations de l’eau sont, pour lui, autant de moyens d’échapper provisoirement à l’emprise de la figuration. Nombreuses sont donc ses compositions à présenter une forme duelle, partagées entre des éléments concrets, reconnaissables, et d’autres tendant naturellement à l’abstraction. Cela révèle en retour l’observateur attentif et scrupuleux de la réalité qu’est Mondrian, attendant la tombée du jour pour peindre un ciel craquelé ou un arbre embrasé par la lumière du crépuscule (L’arbre rouge, 1908-1910). Pour cela, toutes sortes de styles sont employés en l’espace de quelques années seulement : aux vues impressionnistes des débuts répondent des tons fauves (Tour de l’église de Dombourg, 1911), de petites touches pointillistes (Dune II, 1909), jusqu’à la découverte du cubisme après un premier séjour à Paris en 1911 (Flowering Apple Tree, 1912). L’influence de Braque y est alors particulièrement remarquable. L’évolution de la peinture de Mondrian n’a cependant rien de linéaire ni d’irrévocable, puisqu’il ne s’interdit pas de revenir à la figuration même après avoir expérimenté ses compositions épurées.

Vint enfin la rupture esthétique survenue au sein des mouvements d’avant-garde. Pour Mondrian, celle-ci s’est traduite par une géométrisation des formes, une structure dépouillée réduite à un jeu de lignes, simples ou doubles, que viennent charrier des couleurs disposées le plus souvent de façon asymétrique. On s’étonne qu’il ne se soit cependant pas essayé au vitrail ou à la mosaïque, ce que fera en revanche Theo van Doesburg, l’un de ses émules au sein de De Stijl. Austères à première vue, les toiles abstraites de Mondrian émeuvent toutefois par le choix des couleurs, toujours lyriques, attendrissantes, cela grâce notamment à l’utilisation du bleu, du rose et du jaune. La rigueur de ses compositions se voit atténuée par des lignes légèrement ondulées, par l’usage de tons différents au sein d’une même gamme chromatique, ou encore par des segments interrompus avant la limite du cadre : autant d’irrégularités qui insufflent non seulement un rythme, mais apportent aussi de la vie, de la joie à l’apparente sévérité de ces toiles.

De cette dernière période, la Fondation Beyeler possède cinq toiles, soit la collection la plus fournie de Suisse. Pour cette exposition qui coïncide avec ses 25 ans d’existence et le 150e anniversaire de Mondrian, un important travail de restauration a été conduit, accessible au visiteur qui peut en suivre la minutieuse avancée. On y découvre notamment les différentes façons que Mondrian avait de signer ses toiles, et que certaines d’entre elles ont été post-datées, contre une tendance assez répandue parmi les artistes d’en avancer plutôt la genèse..

Mondrian Evolution, jusqu’au 9 octobre à la Fondation Beyeler, Bâle/Riehen

Das Kunstquartier in Lausanne kreist noch bis 25. September um das Thema „Train Zug Treno Tren“. Zu den Eröffnungsausstellungen sind drei Begleitbände erschienen: „Imaginäre Reisen“ (MCBA), „Treffen wir uns am Bahnhof“ (MUDAC) und „Freie Bahn“ (Photo Elysée) auf Deutsch im Verlag Scheidegger & Spiess, Zürich, auf Französisch bei Editions Noir sur Blanc, Paris.

Loïc Millot
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