Concert

A god, a man, a ghost, a guru

d'Lëtzebuerger Land du 12.08.2022

La Rockhal a ouvert ses portes en 2005. Des milliers d’artistes s’y sont produits. On y a vu à peu près tous les styles, on y a vécu des grands moments, d’autres qu’on aimerait oublier. Des entreprises y ont organisé leur sauterie annuelle, les enfants s’y sont défoulés à la vue de chiens pompiers ou policiers, la pandémie l’a transformée en centre de crise. Le son inégal, le manque d’âme de l’endroit ont été pointés, entre autres critiques, parfois justifiées. Et puis ce 2 août 2022, Nick Cave a pour toujours changé le narratif. Accompagné de ses fidèles Bad Seeds, l’Australien a offert le concert de toute une vie. Une prestation d’une intensité folle, au son étonnamment cristallin, qui restera sans doute à jamais le point d’orgue d’un lieu devenu subitement indissociable de l’expérience.

En 2000, Johnny Cash sortait le troisième chapitre de ses fabuleux American Recordings : Solitary Man. Il y reprenait The Mercy Seat, morceau d’ouverture de Tender Prey, cinquième album de Nick Cave & The Bad Seeds sorti en 1988. L’Australien, fortement influencé par la musique du sud des États-Unis, n’a jamais caché son admiration pour Johnny Cash, l’une de ses références ultimes. Cette reprise d’un morceau signature de son répertoire a dû valider tous les doutes qui lui restaient peut-être. 22 ans plus tard, Nick Cave incarne l’idole, celui qui déroule en 2h30 une carrière d’une richesse ébouriffante, avec une énergie d’adolescent.

À mi-parcours de ce concert luxembourgeois, Nick Cave interpréta The Mercy Seat, et je ne m’en suis toujours par remis. Pour mon voisin de droite, c’était peut-être Tupelo, pour ma voisine de gauche, le final époustouflant de Jubilee Street. Telle est la tension dégagée par chaque intonation, chaque déhanchement de cet homme de 64 ans au costume trois-pièces bleu comme ses yeux, arpentant avec ses mocassins à boucles dorées la fine plateforme installée juste devant le public, inlassablement. Entre les incantations de Higgs Boson Blues et la cloche de Red Right Hand qui sonne comme le glas, Nick Cave soulève son public comme un prêcheur, à moins que ce ne soit un prophète, ou un dieu.

Les deux derniers albums de Nick Cave & The Bad Seeds ont été largement inspirés par le deuil consécutif à la mort accidentelle de son fils Arthur, 15 ans, tombé d’une falaise de Brighton sous l’influence de LSD. Cinq morceaux issus de ces deux albums cathartiques (le diptyque Skeleton Tree / Ghosteen) furent joués à Esch, dont le poignant I Need You. Ce mélange de tristesse et d’allégresse, exprimé par ce trio de choristes accompagnant les Bad Seeds pour la première fois depuis 2004, assoit la particulièrement exceptionnelle faculté de Nick Cave à convoquer espoir, ferveur et sentiments crépusculaires.

Trois des quatre premiers titres joués à la Rockhal sont issus d’Abattoir Blues/The Lyre Of Orpheus, enregistré justement avec cet accompagnement tirant sur le gospel. Quand on sait que Nick a perdu un autre fils récemment, Jethro, son aîné de 31 ans, atteint de troubles mentaux, on peut penser qu’il s’agit là d’un choix réfléchi, une manière de transmettre une certaine rage de vivre. « Get Ready for Love », hurle-t-il de sa voix barytone dès l’entrée fracassante du concert. L’amour, la mort, thèmes intemporels de ses chansons, traversent les générations, toutes présentes aux avant-postes.

La vie de Nick Cave est une tragédie à la puissance dramaturgique, dont il est le principal héros, accompagné de son meilleur second rôle, son compagnon de route, Warren Ellis. Là où Warren saute, tombe, virevolte, Nick empoigne les mains des premiers rangs, pose sa poitrine sur les dizaines de fans ne faisant qu’un avec leur idole, repère les enfants dans le public. Face à ces jeunes yeux pleins d’admiration, que pense à ce moment précis cet homme, lui qui a maintes fois flirté avec la mort à force d’excès autodestructeurs ?

Carnage, dernière étape en date de ce processus de reconstruction, co-signée avec Warren Ellis, fut également intégrée dans le répertoire. Les morceaux choisis (le titre éponyme, ballade dépouillée, et White Elephant, combinant puissance et veine dramatique, aux chœurs faisant écho aux titres ouvrant le concert), font presque office de respirations. Mais même ici, l’incarnation de Nick Cave est totale, la scène lui appartient. On a beau l’avoir déjà vu plusieurs fois, tel un Sergey Bubka du rock’n’roll, il bat ses propres records d’intensité, centimètre par centimètre, jusqu’à les rendre inaccessibles.

À l’heure où un concert est devenu une commodity, un produit de base aux codes souvent pré-établis, Nick Cave en a fait un produit de luxe, mais accessible au plus grand nombre. Il a démocratisé la grâce, renforcé la sincérité, repoussé les limites de l’intensité, imaginé une scène au décor sobrement splendide, dans une forme la plus rock’n’roll qui soit. Près de quarante ans après le début de Nick Cave & The Bad Seeds, version presque édulcorée de l’ultra-violence de The Birthday Party, Nick Cave semble plus en forme et inspiré que jamais, une bête de scène dont on ne galvaude pas le nom. Il y a une réelle possibilité pour que ce concert soit le meilleur que vous n’ayez jamais vu, ou celui qu’il ne fallait pas rater.

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Sébastien Cuvelier
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