Centres de recherche publics

Une histoire de vingt ans

d'Lëtzebuerger Land vom 12.10.2000

Pour de nombreux observateurs, les Centres de recherche publics (CRP) furent créés dans un pur souci de rendement économique à court terme. Il n'en est rien. L'histoire des CRP - et du CRP Henri Tudor en tout premier lieu - est intimement mêlée à celle de la création d'une véritable structure universitaire moderne. L'Université de Luxembourg, comprise comme structure fédérative d'établissements autonomes et flexibles est en construction depuis 1987, année de création des CRP ! N'en déplaise à une bonne partie de nos élites qui ne peuvent ou ne veulent pas admettre que la réalité universitaire à l'aube de la société de l'information ou du savoir n'est plus celle de leur jeunesse, du bon temps où « Moi, quand j'étais à l'université... ».

Jusqu'à la fin des années 70, l'ambition des principales initiatives était de se parer du mot prestigieux « universitaire », leur objet souvent de planter un décor vide de contenu. La création du Conseil luxembourgeois de la recherche scientifique (CLRS) en fut une dernière et violente manifestation. Probablement en contrepoint à ce conseil, un double constat a conduit au début des années 80 à une véritable prise de conscience dans le milieu de l'enseignement supérieur, s'étendant progressivement au  monde politique. La Table ronde de 1983-84 et son Livre blanc  ont exprimé clairement cette prise de conscience. Le double constat qui s'imposait à tous portait, d'un côté sur l'important retard de développement universitaire du Grand-Duché, et de l'autre sur les besoins croissants en compétences individuelles et surtout collectives. La nécessité d'investir dans l'immatériel fut comprise par un nombre croissant de décideurs. La société de l'information commençait à poindre son nez, même au Luxembourg.

Le retard de développement universitaire était patent pour les auteurs du Livre blanc de 1984 :

- pas de recherche publique digne de ce nom, malgré quelques initiatives personnelles et bénévoles d'un grand intérêt ; 

- un enseignement supérieur se réduisant aux Cours universitaires (CU), en fait des classes de première année préparatoire en lycée ; au début des années 80, le « Technikum », rebaptisé Institut supérieur de technologie (IST) en 1979, n'avait pas droit au chapitre « universitaire », l'IST étant confiné dans une structure de lycée technique de type BTS. Et germanophone, quelle horreur pour un universitaire !

Au CU, la création d'un conseil d'administration  - vrai comité de direction, mais faux conseil d'administration - suggérait l'existence d'une véritable structure universitaire autonome. En fait, tous les instituts et écoles supérieures étaient des structures d'État rigides, les professeurs, à l'exception d'un certain nombre de vacataires externes, étaient enseignants à cent pour cent et fonctionnaires.

En 1983-84, il était relativement facile de montrer que la rigidité des structures et des statuts empêchait en  fait  le développement de l'enseignement supérieur et de la recherche publique. Ceci a conduit à la loi de 1987 qui a posé les fondements de la recherche publique, avec notamment la création du statut générique de « Centre de recherche public ». Véritable loi-cadre de bonne facture, la loi de 1987 ne définissait pas les détails de mise en oeuvre, mais les grandes lignes d'une architecture universitaire moderne. Pendant les premières années, le CRP Henri Tudor a servi d'ateliers d'idées pour développer un certain nombre de concepts assez fondamentaux  qui n'étaient pas définis dans la loi-cadre, mais qui devaient la compléter. « PME d'utilité publique », tel était le slogan volontairement provocateur d'une recherche de modèle reposant sur la notion d'établissement public géré selon le droit privé, notion paradoxale, en apparence seulement. Mais, l'approche par la loi-cadre n'était pas sans risques. Les CRP auraient pu, avec la même loi de 1987, évoluer vers des appendices accrochés aux structures publiques, sans identité propre, sans véritable intérêt. Le choix des mots, après le choix de modèles, a traduit cette forte volonté d'identité : le nom de Henri Tudor a permis de doter le premier CRP opérationnel d'une image de marque emblématique et parfaitement visible. 

Neuf ans plus tard, la réforme de  l'enseignement supérieur par la loi de 1996 n'est en fait rien d'autre que l'application des principes de la loi de 1987 au Centre universitaire et à l'IST, dans un premier temps, espérons-le.  Cette réforme ne fut pas acceptée de gaieté de coeur par les dirigeants des deux instituts à réformer. 

Après ces deux lois redessinant le paysage universitaire luxembourgeois, une troisième loi vient compléter en 1999 l'arsenal législatif de la recherche et de l'enseignement supérieur : la loi portant sur la création du Fonds national de la recherche (FNR) dans le secteur public.

À l'aube du XXIe siècle, le Luxembourg dispose donc d'un cadre légal moderne et flexible qui permet le développement continu du tissu universitaire à partir d'un concept global innovant et durable, qui est en fait celui avancé en 1992 au niveau politique sous la dénomination « Université de Luxembourg », reposant sur deux principes simples et intangibles :

- la nature fédérative de cette université répartie, permettant par ailleurs une intégration facile dans les réseaux universitaires en Europe ;

- le statut d'établissement autonome et responsabilisé pour ses composantes, statut fortement imprégné du modèle développé au CRP Henri Tudor. 

La démarche « projet » inhérente à l'évolution des vingt dernières années, parfois acceptée de façon implicite ou subconsciente, est en fait celle de toute bonne ingénierie.  Et l'ingénierie institutionnelle ne devrait pas faire exception à la règle !  La règle de base est de suivre :

- une démarche globale (top down) pour la conception, avec validation face aux réalités et à la base ;

- une démarche locale et progressive (bottom up) pour la mise en oeuvre.

Ces deux démarches doivent être confrontées régulièrement pour éviter les dérives possibles dans un cadre relativement peu contraignant.

Architecture du système universitaire

Depuis le tout début, la vision d'entreprise du CRP Henri Tudor s'inscrit dans la notion de « Campus de technologie ».  La notion de campus permet en fait de structurer par pôles ou centres d'intérêt l'université fédérative qui se met en place au Luxembourg depuis plus de dix ans, tout en activant des synergies naturelles et souhaitables.

Au Grand-Duché, le développement de la recherche publique et de l'enseignement supérieur peut se concevoir autour de trois pôles :

- un pôle à vocation universitaire et académique autour du Centre universitaire,

- un pôle pour les sciences médicales et cliniques autour du CHL,

- un pôle à vocation technologique autour de l'IST et du CRP Henri Tudor.

Du fait de la petite dimension de notre pays, la situation est fortement simplifiée, puisqu'il s'agit de pôles uniques au plan national.

En ce qui concerne le pôle technologique, il faut souligner que cette entité se définit par rapport à l'ingénierie, c'est-à-dire les pratiques professionnelles des métiers d'ingénieur dans toute la diversité des technologies modernes. La notion de campus intégré de technologie est donc à considérer dans le champ d'activités de l'ingénierie et ne peut pas être utilisée au pluriel dans notre petit pays.

L'intérêt principal du campus intégré est d'obtenir par l'effet de concentration une augmentation considérable de l'efficacité et ceci à coût constant, si l'on se réfère aux entités séparées (entreprises, école, centre de recherche). L'efficacité est mesurable, tant en quantité qu'en qualité, et constitue, par ailleurs, la valeur par excellence de l'ingénieur. 

L'effet de proximité entre les acteurs actuels et futurs de l'enseignement supérieur et de la recherche permettra d'amplifier considérablement les interactions et collaborations (apprentissage, projets communs). Il serait fastidieux de disserter en détail sur les multiples facettes de cette symbiose, citons simplement :

- l'effet de mobilité entre l'école, la recherche et les entreprises,

- le partage d'une même culture d'entreprise,

- le partage des compétences et du savoir,

- le partage des ressources matérielles.

Le hasard, et la nécessité, ont fait que le Campus s'est développé sur deux sites géographiques séparés d'une vingtaine de kilomètres, mais fortement intégrés au niveau des concepts et des structures.

En matière de Campus de technologie, les avancées du CRP Henri Tudor et depuis 1997 de l'IST sont considérables. À Luxembourg-Kirchberg sont implantés plusieurs organismes et établissements :

- l'IST « nouveau » ayant pour mission principale, mais non exclusive, de dispenser  un enseignement complet  de premier et deuxième cycle conduisant au titre d'ingénieur industriel ; les nouvelles filières de deuxième cycle, mises en place en concertation étroite avec le CRP Henri Tudor devraient augmenter l'attrait de l'offre de formation de l'IST ; les premiers laboratoires de recherche communs sont en cours de montage  dans  le domaine du génie logiciel et de la microélectronique, il est intéressant de noter que l'IST nouveau s'identifie à la « Luxembourg University of Technology » ;

- le CRP Henri Tudor avec son siège administratif et environ les deux tiers de ses effectifs ;

- le Groupement d'intérêt économique (GIE) « Formation continue de l'ingénieur et du cadre, SITec® » créé en 1999 par le CRP Henri Tudor et l'IST ; la nouvelle offre de formation de troisième cycle (type DESS) a démarré dans ce cadre à la rentrée 1999-2000 ;

- le réseau télématique Restena domicilié au CRP Henri Tudor.

Devraient joindre le Campus dans un avenir plus ou moins proche, le Centre de technologie de l'éducation (CTE), qui est service d'appui essentiel à l'Éducation nationale, et une dépendance de la Bibliothèque nationale, pouvant notamment couvrir les nouveaux médias et les technologies en général, en synergie avec le CTE et le New Media Group qui rassemble près de 30 spécialistes au CRP Henri Tudor.

À Esch-sur-Alzette sont réunies dans le cadre du Technoport Schlassgoart, les activités du CRP Henri Tudor qui sont entièrement conçues pour et avec les entreprises :

- le Laboratoire de technologies industrielles monté en collaboration avec ProfilArbed ;

- le Centre d'accueil et d'innovation qui rassemble autour d'une pépinière pour entreprises innovantes un certain nombre de services d'innovation.

Pas de fausse modestie

Bilan de cette histoire de Campus : les objectifs visés de façon précise depuis 1989 sont atteints, voire dépassés dix ans après.

Pour conclure les réflexions qui précédent, il convient de retenir les évidences suivantes :

- le Luxembourg dispose d'un cadre légal enviable pour le développement intelligent de la recherche publique et de l'enseignement supérieur, donc de l'université au sens moderne du mot ;

- le CRP Henri Tudor a joué, depuis sa création, le rôle d'atelier d'idées et de laboratoire d'expérimentation au niveau des modèles et a, par ce biais, marqué de façon indélébile l'évolution du paysage universitaire. 

L'auteur est administrateur délégué du CRP Henri Tudor depuis ses origines en 1987

Claude Wehenkel
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