Festival

Fictions venues de l’est

d'Lëtzebuerger Land du 08.10.2021

L’automne rime (ou pas vraiment) avec le Festival CinEast, dont chaque équinoxe marque la découverte de films rares issus des anciens pays satellites de l’URSS – et qui sont pour cette raison généralement absents de la plupart des salles européennes. Cette quatorzième édition, qui démarre ce vendredi et se tient jusqu’au 24 septembre, est placée sous le patronage d’un astre, puisque présidée par Radu Jade, étonnant cinéaste roumain dont le dernier film aura fait l’effet d’un tremblement de terre à la Berlinale (Ours d’Or), rappelant à lui seul qu’il était possible de réaliser en ces temps de morosité un ovni pétillant, érudit et chaotique, léger et profond... Une bizarrerie assurément, comme l’assume sans détour son titre à rallonge : Bad Luck Banging or Loony Porn (2021), à voir le 21 octobre à Kinepolis (19h). Tellement ancré dans son temps ce film, qu’il est aussi le premier à tendre à notre société un miroir aussi pénétrant, avec ses personnages masqués aussi bien dans la rue que dans l’intimité de leur domicile, planqués derrière leur petit écran où ils se livrent à de dangereux ébats... Vie privée et vie publique, sexualité et politique, s’entrelacent étroitement dans Bad Luck Banging or Loony Porn, qui s’offre comme un objet de joie et de dérision dans un monde qui ne cesse de rétrécir à mesure que prolifèrent les réseaux sociaux. C’est d’ailleurs cette fantaisie un peu folle qui manque aux sept fictions de la compétition officielle du CinEast, à la facture et aux histoires plus classiques.

Cette sélection n’en demeure pas moins digne d’intérêt, mais pour d’autres raisons. L’une des meilleures œuvres s’intitule Celts, de Milica Tomović (les 11 et 13 octobre). Aperçu dans la section « Panorama » de la dernière Berlinale, le film de la réalisatrice née à Belgrade en 1986 est partiellement autobiographique. Avec l’anniversaire de la petite Minja, son alter ego, la jeune femme évoque sans nostalgie aucune son enfance au terme du règne soviétique, au début des années 1990. À cette occasion, ses camarades de classe sont invités à la maison. Tous n’ont qu’une envie : jouer aux... Tortues Ninja ! Mais les festivités sont parsemées de douleur, de cruauté infantile, comme lorsque les inégalités sociales apparaissent au détriment de Minja, qui arbore une épée à quatre sous face à des gamins mieux équipés qu’elle. Ou encore quand un garçonnet aux cheveux bruns devient la victime du conformisme ambiant, exclu parce qu’il est venu sans déguisement. Le récit gagne en profondeur quand un second théâtre se met en place et vient jouxter le premier : celui des adultes, qui picolent au fond de la cuisine. S’ouvre alors une réflexion intergénérationnelle, confrontant les enfants à leurs parents. Aux humiliations des gamins succèdent les frustrations des « grands » : Marijana, la mère de Minja, est délaissée par son mari ; la privation matérielle est partout visible ; les rancœurs professionnelles ou sentimentales font rage. Les intrigues amoureuses et (homo)sexuelles aussi. L’histoire, si simple en apparence avec son unité de lieu et de temps (une journée d’anniversaire / une maison), laisse entrevoir le sens de l’observation très fin de la cinéaste, dont le regard critique prend toujours soin d’esquiver tout jugement moral. Avec ces adultes reclus dans un même espace et ces gamins masqués comme les célèbres tortues animées, Celts se révèle plus qu’on ne le croit d’une brûlante actualité...

Autre fiction bienvenue, Inventura, du Slovène Darko Sinko (12 et 20 octobre), présentée en avant-première au Festival du Film de San Sebastian. Dans cette fable kafkaïenne, le malheur, se dit-on, vient toujours du dehors. Le protagoniste, Boris, est un « homme ordinaire » (comme il se décrit lui-même) qui vit dans un quartier... ordinaire. Jusqu’au jour où l’impensable fait subitement effraction dans son existence : un soir où Boris lisait paisiblement dans le salon, deux coups de feu éclatent, sans l’atteindre cependant. C’est bien lui qui était pourtant visé. L’histoire prend alors la forme d’une enquête policière. À tort. Car le thriller et ses conventions font peu à peu place à l’introspection et à un questionnement métaphysique : quelle faute ai-je commise ? Que sait-on vraiment de celles et ceux qui nous entourent ? Et s’ils feignaient de nous aimer ? C’est tout l’entourage de Boris – ses collègues, ses amis, et même sa femme – qui devient suspect, et ses certitudes les mieux ancrées soudainement mises en doute. Le coutumier y devient inquiétant, énigmatique, voire burlesque grâce au jeu de l’acteur Radoš Bolčina (dont le visage plein de bonté ne cesse de rouler des yeux). Un récit adapté de l’écrivain tchèque Karel Čapek, l’inventeur du « robot ».

Parmi les autres films remarquables de ce programme, citons l’étonnant Never gonna snow again (2020), qui a le mérite de nous faire renouer avec le toucher par le biais d’un guérisseur aux pouvoirs bienfaisants (18/10). Autre film hanté par l’époque, qui arbore singulièrement un format vertical en guise de rupture, Saving One who was Dead du Tchèque Václav Kadrnka, où plusieurs générations d’une même famille se relaient au chevet d’un père plongé dans le coma. Une expérience cinématographique intense dont on ne sort pas indemne (les 10 et 11/10). Moins austère, Murina (2021), de la Croate Antoneta Alamat Kusijanović, sur les tribulations d’une adolescente vivant seule avec son père sur une île. Co-produit par Martin Scorsese, le film reçut la Caméra d’or à la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes (les 18 et 20/10). À noter que deux autres films sont en compétition officielle : Miracle, de Bogdan George Apetri (les 12 et 14/10), et Forest-I see you Everywhere, de Bence Fliegauf (les 10 et 13/10).

Loïc Millot
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