Festival de Bayreuth 2022 (1)

L’amour jusqu’à l’extinction

d'Lëtzebuerger Land du 19.08.2022

Cette année s’avère bien exceptionnelle pour le festival de Bayreuth, déjà par le nombre de nouvelles mises en scène, déjà quatre rien que pour la Tétralogie, reportée depuis 2020 pour les raisons qu’on connaît. Puis on a ajouté Tristan und Isolde, par Roland Schwab parce que la pièce demande moins de monde, pas de chœur en tout cas. En cas de pépin pandémique, danger réel des autres œuvres au programme, c’est moins de risque. Cette réduction, le metteur en scène la salue à sa façon, la pousse plus loin, exclut quasiment le monde alentour, « einem grossen politischen Personalgefüge um das Liebespaar herum hat (Wagner) erstaunliche wenig Raum gelassen ».

Quant à l’espace, cela se passe de même sur la scène du Festspielhaus, et le décor, mieux la scénographie de Piero Vinciguerra, est on ne peut plus parlante, on en verra l’avantage. Comme un énorme tourbillon, avec une ellipse au centre, reprise en haut avec l’ouverture du ciel, l’ensemble servant aux vidéos de Luis August Krawen, les nuages, les étoiles, d’une part, la mer, d’autre part, avec la véhémence des flux, les mouvements où sont happés les deux amants. Autour, un étroit couloir pour l’autre personnel, qui n’a pas d’accès à la véritable scène, autrement, qui doit se contenter de la galerie supérieure où on les perçoit, le roi Marke par exemple à la fin de premier acte, presque comme dans un jeu d’ombres.

Les deux donc, Isolde, Tristan, s’ébattent dans les flots, submergés, se rapprochant pour s’éloigner, voire se repousser aussitôt. Voilà pour le soi-disant effet du breuvage. Il n’en va pas autrement, dans le deuxième acte, pas de véritable scène d’amour, on en reste au prélude de ce que Nike Wagner a qualifié de façon toute juste de « zweifach einsamer Tod ». Comme si les deux, chacun de son côté, étaient enfermés dans leur désir ou obsession d’un amour absolu et de son extinction. Le monde autour est déjà aboli, il reste de le faire des désirs eux-mêmes, dans ce voyage au bout de la nuit où Tristan demande à Isolde de le suivre.

À gauche sur la scène, à partir des gradins, un néon rouge éclatant demande à être déchiffré, on y réussit seulement à la dernière page du programme, en très petits caractères, nous apprenons qu’il s’agit de sanscrit (on s’en doutait), renvoyant à l’éternité. Ewig, ewig… comme dans Abschied, de Gustav Mahler. Cela aurait pu désigner aussi le nirvana, « das Wunderreich der Nacht », pour reprendre le vocabulaire de Wagner et de Tristan.

À l’opposé, « der öde Tag… », avec sa lumière qui ne peut être que blessante. Accusé, Tristan est mis sur une chaise, Melot court autour, le poursuit, lui, et Isolde, à coups de projecteur, comme dans un vulgaire interrogatoire. Et le verdict, la condamnation, tombe, des lampes descendent sur lui, l’entourent telles des lames d’une blancheur acérée, pas besoin d’autre intervention.

On sait que Wagner lui-même avait peur que des représentations parfaites (impossibles, ajoutait-il) ne nuisent à la santé du public. Et Roland Schwab presque de surenchérir, comment dire ce qui est incommunicable, comment le montrer. Le soin en est laissé à la musique, dans la direction si maîtrisée, mais avec quelle ferveur, de Markus Poschner. Il ne se passe pas grand-chose entre les excellents Stephen Gould et Catherine Foster, ils célèbrent simplement, face à nous, pour elle surtout, les bras étendus ou portés vers le haut. C’est leur chant qui doit nous faire passer à travers les émotions, les tensions, il le fait avec une sublime qualité. Et l’éloge sera le même pour l’incontournable Georg Zeppenfeld (Marke) et le puissant Markus Eiche (Kurwenal). Il ne tient pas à Ekaterina Gubanova si les deux amants n’entendent pas les avertissements de Brangäne.

Tristan und Isolde, la représentation est venue se glisser au milieu de la Tétralogie. Et dès maintenant, des choses frappent dans cet été 2022 à Bayreuth. On l’a déjà remarqué, l’éviction du politique, et Valentin Schwarz a voulu faire de Ring une affaire de famille, de clan. Il y a ensuite ce qu’on laisse de côté, comme ustensiles par exemple, et le personnel qu’on ajoute, Roland Schwab trois couples, à trois âges différents de la vie, mis en opposition à Tristan et à Isolde, les derniers étant un peu Philémon et Baucis accompagnant le Liebestod ; enfin, troisième constatation commune, le refus des gestes d’amour, on en reparlera la semaine prochaine au sujet de Siegmund et Sieglinde, de Brünnhilde et Siegfried.

Lucien Kayser
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