Le 24 septembre 2025, la Banque centrale européenne a publié un curieux texte recommandant aux habitants des pays de la zone euro de conserver chez eux, en liquide, une somme comprise entre 70 et cent euros par personne, pour couvrir leurs besoins essentiels pendant trois jours en cas de panne électrique, de cyberattaque ou une autre situation d'urgence. Une déclaration d’autant plus surprenante que la BCE est suspectée par beaucoup de vouloir réduire l’utilisation des espèces, dans le cadre de son projet d’euro numérique, une version cent pour cent digitale de l'euro « fiduciaire » qui circule depuis 2002 sous forme de pièces et de billets.
L’euro numérique n’a rien à voir avec une cryptomonnaie. Il est créé par une entité publique, la BCE, garante de sa valeur, en fonction des besoins de l’économie. Il ne s’agit pas d’un mécanisme informatique complexe (le minage d’une blockchain). Néanmoins sa création se veut, en partie, en réaction à la montée des crypto-actifs privés et des solutions de paiement non européennes, tout en préservant la souveraineté monétaire de la zone euro. En effet, le projet européen a d’abord été une réponse à la volonté de Facebook de lancer sa propre monnaie numérique (la libra) en 2019.
L’euro numérique appartient au groupe, beaucoup plus étendu qu’on ne l’imagine, des monnaies numériques de banque centrale (MNBC), qui sont en cours d’étude ou de test voire déjà en usage dans le monde. En 2025, plus de 134 pays représentant 98 pour cent du PIB mondial ont travaillé dans ce sens, avec en pole position la Chine qui a lancé dès 2020 son yuan numérique (e-CNY), déjà largement déployé avec environ 400 millions d'utilisateurs, dont 250 millions sont actifs. Depuis l’origine, 3,5 milliards de transactions pour quelque 2 000 milliards d’euros ont été effectuées.
Aux États-Unis, une initiative en vue de la création d’un dollar numérique appelé eCash a été officiellement lancée en 2022 mais elle est encore loin d’aboutir, l’administration Trump, engagée dans d’autres projets monétaires (les stablecoins), n’en faisant pas sa priorité. Dans l’UE où la Commission, soutenue par la BCE, a présenté sa proposition de réglementation en juin 2023, le Conseil européen a donné son feu vert mi-décembre 2025 au terme d’une phase préparatoire de deux ans. Le vote final est attendu au Parlement européen le 4 mai 2026 avec des premières expérimentations pilotes en 2027 et une mise en œuvre avant la fin de 2029.
Le fonctionnement prévu sera identique à celui des autres MNBC. En pratique les particuliers détiendront dans un établissement financier agréé un portefeuille digital alimenté par virement bancaire ou par dépôt d'espèces. Sa particularité sera de permettre d’effectuer (en magasin, en ligne ou entre individus) des paiements instantanés et sécurisés. Il s’agit d’un moyen de paiement qui s’ajoute à ceux qui existent actuellement, à savoir la monnaie fiduciaire (pièces et billets) et la monnaie scripturale (chèques, cartes et virements) sans les remplacer. L’euro numérique aura « cours légal », ce qui signifie qu’il sera accepté partout et par tous pour payer une somme quelconque.
Sur le plan macro-économique, les MNBC ont vocation, à plus ou moins long terme selon la longueur de leur « processus d’adoption » à se substituer aux espèces, qui, bien que très minoritaires en proportion de la masse monétaire, assurent encore une partie importante des paiements. Ainsi, dans quinze pays sur les 21 que compte la zone euro, les espèces sont toujours le mode de paiement le plus fréquemment utilisé, surtout en Europe du Sud et de l’Est, avec une proportion de 67 pour cent du nombre de paiements à Malte, de 64 pour cent en Slovénie, de 61 pour cent en Italie et de 57 pour cent en Espagne. Elles servent surtout pour des règlements de faible montant (moins de vingt euros) de sorte qu’en valeur la part des espèces dans la zone euro est d’environ 39 pour cent, une proportion en baisse de dix points en dix ans. Mais elles pèsent plus de la moitié des dépenses totales dans six pays, tous situés au centre de l’Europe, et entre 40 et 50 pour cent dans six autres, tous situés (sauf l’Irlande) en Europe du Sud.
Comment peuvent réagir les utilisateurs potentiels, consommateurs et professionnels, à l’introduction d’un euro numérique ? Il faut tout d’abord observer qu’une partie non négligeable de la population ne pourra pas accéder à cette formule de paiement. En Europe environ quinze pour cent des personnes de plus de 15 ans sont touchées par « l'illectronisme », terme qui désigne la difficulté, voire l'incapacité, à utiliser les outils numériques et informatiques, les plus affectées étant les plus âgées et celles avec un faible niveau de diplôme. Il ne faudra pas compter sur elles pour se doter d’un portefeuille d’euros digitaux, au moins à court terme.
Pour celles qui franchiront le pas les avantages sont importants. L'euro numérique est un moyen de paiement simple, rapide et sécurisé, utilisable même hors connexion. Les transferts d’argent sont instantanés, sans besoin de passer par des tiers, ce qui réduit les frais d'intermédiation. Le portefeuille digital rend possible une gestion aisée et précise des finances personnelles. Autant de fonctionnalités qui permettent d’offrir au grand public une « expérience utilisateur » fluide, tout en restant dans le cadre de la souveraineté monétaire publique.
Les autorités estiment par ailleurs que l’euro numérique sera favorable à « l'inclusion financière » de ceux qui n'ont pas accès facilement aux services bancaires traditionnels. La principale crainte exprimée dans les sondages est le risque de surveillance de paiements réalisés par voie électronique et donc d’atteintes à la vie privée. La BCE a beaucoup insisté sur l’anonymat des transactions, dans le cadre de la réglementation propre à chaque pays. Dans moins d’un an, le 1er janvier 2027, entrera en vigueur dans l’UE le règlement de 2024 limitant à 10 000 euros les paiements en liquide entre professionnels, et de particuliers à professionnels. Au Luxembourg et en Allemagne, où en théorie il n’existe pas de plafond aux paiements en espèces, ceux d’un montant égal ou supérieur à 10 000 euros sont déjà soumis à des obligations spécifiques de vigilance antiblanchiment, ce qui revient à les placer sous surveillance renforcée, avec une traçabilité qui sera aussi appliquée à l’euro numérique.
Du côté des professionnels, les artisans et commerçants sont partagés tandis que les banques de détail font carrément grise mine. L'euro numérique offrira plusieurs avantages notables aux artisans et commerçants de la zone euro. Il constituera une solution de paiement européenne unique, simplifiant le paysage aujourd’hui fragmenté des moyens de paiement numériques. Il réduira la dépendance aux prestataires non-européens, type Visa ou Mastercard (qui traitent deux tiers des paiements en Europe) et permettra surtout de réduire les coûts des transactions, car les paiements seront instantanés et sans intermédiaires, avec des frais moindres voire nuls.
Mais personne n’ignore que les paiements en espèces permettent aujourd’hui à certains commerçants et artisans de dissimuler une partie de leurs recettes. Le cas est fréquent dans les activités de services, comme les cafés-restaurants, les travaux de réparation, la coiffure ou les services à domicile. Selon les pays, entre dix et quinze pour cent du chiffre d'affaires de ces professionnels ne serait pas déclaré au fisc, qui utilise parfois des « barèmes de reconstitution du chiffre d’affaires » pour certaines professions soupçonnées de sous-déclaration. L'euro numérique, par ses caractéristiques techniques et réglementaires, devrait rendre plus difficile la minoration du chiffre d'affaires par les artisans et les commerçants dans la zone euro, en augmentant la transparence des transactions et en facilitant le contrôle fiscal.
Les banques de détail, dont la rentabilité repose en grande partie sur les dépôts qu’elles gèrent et les moyens de paiement qui y sont adossés, sont très réservées quant à la valeur ajoutée de l’euro numérique, qu’elles auront l’obligation de proposer à leurs clients. Certaines, relayées par leurs organisations professionnelles, manifestent même une réelle inquiétude, pour trois raisons majeures. La première est l’intensification de la concurrence, car le projet de la BCE prévoit que l’euro numérique pourra être détenu dans des portefeuilles électroniques hébergés par des prestataires non bancaires, qui capteront ainsi une partie des dépôts à vue actuellement hébergés par les banques de détail (ceux des ménages européens constituent 10 à 15 pour cent de leur patrimoine financier).
La deuxième est que les paiements seront de plus en plus effectués par transferts directs entre portefeuilles, au détriment des instruments de monnaie scripturale (virements, chèques et cartes bancaires) qui permettent aujourd’hui de mobiliser les dépôts à vue. La BCE insiste sur le fait que l’euro numérique ne sera qu’un moyen de paiement alternatif et non un instrument d’épargne. Pour protéger la stabilité financière, et notamment pour éviter une décollecte des dépôts bancaires, elle prévoit d’instaurer un « plafond de détention » par portefeuille digital. La limite de 3 000 euros proposée par la Commission en juin 2023 a été entérinée par le Conseil de l’UE en décembre 2025. Le lobby européen des banques voulait la fixer à 500 euros car dans la zone euro les trois-quarts des transactions (les deux-tiers au Luxembourg) sont inférieures à cette barre.
La troisième est le coût. Les banques le trouvent exorbitant. La BCE tente de les rassurer en évoquant un chiffre compris entre un et 1,4 milliard d’euros par an pour l’ensemble des banques de la zone euro, soit moins de cinq pour cent des investissements annuels en systèmes d’information. Ces craintes ont amené onze établissements (dont BNP Paribas, ING, UniCredit, CaixaBank) à constituer, sur le modèle américain, un consortium travaillant sur un projet parallèle, nommé Qivalis, visant à créer un stablecoin adossé à l’euro, qui serait complémentaire de l’euro numérique.