Sur un air d’Amsterdam

d'Lëtzebuerger Land vom 08.10.2021

Dans le quartier d’la Gare
Y a des passants qui traînent
Leurs espoirs qui fanent
Au large des regards

Dans le quartier d’la Gare
Y a des mendiants qui dorment
Leurs regards hagards
Sur les trottoirs difformes

Dans le quartier d’la Gare
Y a des lurons qui boivent
Et qui boivent et reboivent
Et qui reboivent encore

Dans le quartier d’la Gare
Y a le monde qui s’y croise
On y parle ,on se toise
À tous les égards

Et ça sent le curry,
la pizza et les roses
Des commerces virtuoses
Dans le quartier d’la Gare

Faute de port, Luxembourg a sa gare, plus précisément son quartier de la Gare. Régulièrement sous les feux des projecteurs de la presse nationale et de tous les débats politiques, on y vit, on y danse, on y mange, depuis toujours et pour toujours. N’en déroge à la règle, les quartiers des gares et des ports sont les lieux de toutes les rencontres, tous les vices, tous les fantasmes, des lieux de l’abandon de soi et de l’enivrement. Dans ce quartier du sud de la capitale, au plus grand nombre de nationalités, de langues parlées et de coutumes, on y croise toutes les couches sociales, toutes les histoires et tous les visages de la capitale. Des ruelles sombres à la place de jeux, en passant par les commerces bigarrés, ce quartier de la capitale est unique en son genre et vaut le détour. Il lutte, tant bien que mal, pour ne pas se transformer en cité dortoir et dormante, malgré une gentrification inévitable. Ses contours ont bien évolué ces dernières années, les traditionnels cabarets et autres refuges des oiseaux de nuits ont cédé petit à petit leurs places à de flamboyants projets immobiliers d’entreprise ou d’habitation, ou à de nouveaux commerces, de bouche pour la plupart.

Quelques soient les volontés politiques et économiques, le quartier a fort caractère et reste, encore aujourd’hui, l’endroit de tous les possibles. Y flâner est une véritable invitation au voyage, une épopée, à travers les restaurants et commerces aux couleurs et aux senteurs d’ailleurs. C’est l’endroit où le commerce clandestin, de la chaire et autres vagabonds côtoient les cols blancs et les habitants des beaux quartiers venant en expédition les samedis notamment, faire leurs provisions dans les commerces parmi les plus raffinés que compte la capitale (et ce, en toute légalité). On y trouve, par exemple, les fruits et légumes les plus en vue et les plus chers de la capitale, mais aussi jusqu’à peu une des rares poissonneries. C’est aussi le lieu de toutes les rencontres, les habitants se connaissent par cœur, se saluent, se parlent, s’engueulent parfois ou souvent, les commerçants appellent au moins la moitié des résidents et acteurs du quartier par leurs prénoms et savent leurs préférences. Au moindre bruit suspect, tout le monde est aux fenêtres, se souciant de l’inhabituel dans cet univers déjà singulier. C’est une véritable ville dans la ville, où la bienveillance autant que la curiosité est de mise.

Dans ce coin insolite, chacun y a ses quartiers et sa place, les Italiens, les Portugais, les Cap verdiens, les Africains, les Asiatiques, les riches et les pauvres, les ouvriers, les anciens ouvriers, les femmes de ménage, les anciennes hôtesses de cabaret, les barmen, les cadres supérieurs, les artistes, les banquiers, les femmes au foyer, les hommes au foyer, les prostituées, les policiers, les immigrés, les immigrants. À la nuit tombée, on entend les fous rires qui s’élèvent dans l’entrechoc des verres des bières, de vin ou autre breuvage, sur de la musique parfois discutable et à des heures souvent indues. Et quand l’ivresse se fait trop lourde, ce sont d’autres lumières qui viennent éclairer le quartier, que celles des cabarets et bars du coin. Si la pandémie a quelque peu endormi les frasques nocturnes, les échos des fêtards ne tardent pas à se refaire entendre, n’en déplaise aux nouveaux habitants qui n’avaient pas encore connu la face enivrée et enivrante du quartier.

L’enfant terrible de la capitale est difficile à contenir et à discipliner, s’il est possible de discipliner un caractère intrinsèque, il est un véritable enjeu et faire valoir politique tant au plan communal que national. On y a fermé des rues à la nuit tombée pour limiter la prostitution, on y a ajouté une présence policière jour et nuit, on y a fait des réunions, beaucoup de réunions et encore des réunions avec politiciens et hauts dirigeants, la solution idéale n’existe pas. Cependant, la tâche est immense, celle de trouver un équilibre fragile et délicat pour assurer la pérennité du quartier, son développement, sans perdre son identité. On en parle beaucoup, en bien ou en mal, le plus souvent en mal, on parle de rats et de danger, d’insécurité, de situations invivables sans parfois les vivre. Dans le quartier de la gare, cependant, on y vit, on y mange, on y boit, on y rit, on y nait et on y meurt.

Dans le quartier d’la Gare

Dans le quartier d’la Gare.

Mylène Carrière
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