Bilan dans l'éducation nationale

L'impatiente

d'Lëtzebuerger Land vom 10.06.1999

Caricatural ou non, Erna Hennicot (Éducation nationale, PCS) et Robert Goebbels (Travaux publics, Posl) ont encore vite porté le premier coup de pelle pour le nouveau lycée de Mamer, mercredi, quatre jours avant les élections législatives. On peut reprocher à ce geste d'être racoleur pour les voix de ceux qui craindraient l'immobilisme ou, au contraire, y voir la volonté de garantir le début des travaux malgré un potentiel changement des forces politiques. Car, malgré les nombreux chantiers de l'éducation nationale déjà en cours - Lycée classique de Diekirch et son annexe de Mersch, LGL, LNW, Campus Geesseknäppchen, LTAM, LTE, LTJB, Iserp, École européenne, LTNB - ou en préparation - LNW, LTA, LTE (Ramerich, Lallange), LTMA, LTEtt, Internats de Diekirch, Ettelbrück et du Lycée hôtelier - pour une somme d'une quarantaine de milliards en tout, on sait déjà qu'il faudrait entamer la planification de nouveaux bâtiments supplémentaires. Dans l'idéal, ils seraient au nombre de trois, selon les estimations du ministère, qui se base sur la thèse de l'évolution croissante de la population des lycées, au vu du nombre d'élèves actuellement au primaire et du taux d'immigration - d'ailleurs le recueil et l'évaluation de ces données statistiques incontournables, est une nouvelle donne depuis Erna Hennicot. Les projets présentés par la ministre en mars dernier prévoient un plan de constructions décentralisé, l'objectif étant de décongestionner pour de bon les lycées existants, obligés d'avoir recours aux célèbres containers. L'ambition de la ministre est d'offrir dans chaque région, par zones attenantes locales, la palette complète des filières de l'éducation nationale, du modulaire au classique, permettant aussi de limiter les flux matinaux des transports scolaires et désirant une plus grande perméabilité et attraction des différents enseignements. L'idée d'une " carte scolaire " n'est alors pas loin. C'est de cela que le bourgmestre de Mamer Henri Hosch, démagogue à souhait, s'est plaint mercredi, profitant de la présence des médias sur le chantier : il veut que l'offre du futur lycée sur le territoire de sa commune soit plus complète, c'est-à-dire qu'elle comprenne l'enseignement classique et technique intégral. À ce stade, il est prévu d'y offrir les deux ordres d'enseignement complets au cycle inférieur, et de ne continuer en cycle supérieur qu'avec un lycée technique, qui aurait comme spécialisation une offre pointue de formation aux nouvelles technologies. Alors que le cinquième lycée de la capitale, celui du Campus Geesseknäppchen comprendrait, idem, un cycle inférieur complet, puis serait achevé par un cycle supérieur de l'enseignement classique. Les deux actuels partenaires de coalition envisagent même, dans leurs programmes politiques, d'en faire un lycée francophone. La spécificité, l'offre pointue et particulière des bâtiments se situe dans la lignée des réflexions et projets institués par la ministre : dans tous les projets de réforme, on retrouve l'idée d'un enseignement beaucoup plus nuancé, d'une offre scolaire plus adaptée aux besoins spécifiques des élèves, selon leurs ambitions ou leurs problèmes. Le système modulaire de l'actuel enseignement préparatoire - rattaché aux lycées techniques depuis le mandat de Marc Fischbach - a fait ses preuves et sert désormais de modèle à toutes les nouvelles formes d'organisation des programmes. Les syndicats d'enseignants pourtant craignent une trop grande diversification de l'offre, une trop grande liberté des différents lycées, et plaident pour une école unique, qui garantisse les mêmes bases à tous les élèves. Exactement ces mêmes arguments servent à mettre en garde devant les plans d'autonomie scolaire, tels que développés par le Menfp. Erna Hennicot veut attribuer une plus grande flexibilité aux bâtiments scolaires afin qu'ils puissent gérer leurs budgets selon leurs besoins. Et d'ériger en exemple le Centre universitaire et l'Institut supérieur de technologie qui disposent de cette autonomie depuis la loi de 1996. Ces bâtiments autonomes auraient une certaine liberté financière et pédagogique - ce qui fait néanmoins craindre l'irruption dans le monde de l'école du sponsoring, pour arrondir les fins de mois difficiles, avec tous les risques que cela comporte, et une concurrence accrue entre les bâtiments. Une concurrence qui jouerait pour le recrutement du personnel par exemple. Le plan quinquennal adopté l'année dernière par le gouvernement prévoit le recrutement de 725 stagiaires à former selon le nouveau stage pédagogique. Réformée cette année dans le chaos, la formation des futurs enseignants doit garantir une ouverture à de nouvelles méthodes pédagogiques, qui s'éloignent de l'enseignement magistral très classique et rébarbatif que connaissent toujours la majorité des élèves luxembourgeois. Or, les syndicats s'indignent d'un manque de transparence quant à l'orientation de cette nouvelle formation, d'une absence d'organisation préalable et s'inquiètent surtout de la compétence des formateurs. Bien que la réforme du stage pédagogique ait été un sujet discuté depuis plus de dix ans, sa réalisation a pris tout le monde au dépourvu. Les réformes de l'Iserp (Walferdange) et de l'IEES (Fentange) sont en chantier. Côté personnel, ces quatre dernières années ont aussi été marquées par l'efficacité du nouveau Tribunal administratif. L'action en justice des chargés de cours de l'enseignement secondaire, appuyés par leur syndicat Acap, a permis à quelque 200 d'entre eux de voir leurs contrats à durée déterminée transformés en contrat à durée indéterminée. Leur réussite était due à une maladresse de la ministre, qui n'avait plus jugé nécessaire de leur faire parvenir des CDD alors que devait être créé le nouveau statut de chargé d'éducation. Or, selon le droit du travail, l'absence d'un contrat écrit après un CDD correspond à une embauche fixe. De toute façon, la machine éducation nationale ne pourrait fonctionner sans les chargés. Erna Hennicot-Schoepges est une faiseuse, une femme impatiente, qui veut faire avancer les choses contre vents et marées. Avec plus ou moins de doigté, il est vrai. Son mandat fut marqué par beaucoup de réformes, souvent importantes, mais par beaucoup d'oppositions aussi. Interrogée sur les réussites dont elle est le plus fière, elle citera toujours l'abolition de l'examen d'admission au postprimaire, remplacé par une nouvelle procédure de passage dès l'année scolaire 1996-97. Une réussite, selon le Menfp, car 93 pour cent des avis d'orientation correspondraient aux desiderata des parents d'élèves et les taux d'échecs aux premières années du secondaire auraient baissé. L'histoire pourtant, pour être complète, se rappellera aussi la démission des psychologues des conseils d'orientation, suite à la contestation de leur Froebou fir Kanner, au début de 1997. La ministre citera également, parmi ses fiertés, l'évaluation différenciée des compétences de chaque élèves par de nouveaux modes de notation. Pourtant, la moyenne nécessaire pour pouvoir avoir recours aux systèmes de compensation, introduit en 1994, a été revu à la hausse, de 35 à 40 points. La réforme des critères de promotion dans l'enseignement secondaire, avec notamment l'introduction d'une " note profil " devant évaluer des compétences impalpables des élèves, a provoqué deux manifestations étudiantes majeures. L'une en décembre 1996 pour l'enseignement technique, où la réforme a néanmoins été réalisée, l'autre en février de cette année pour l'enseignement classique. Le papier d'orientation du collège des directeurs a alors été soumis à discussions dans une commission de travail, dont les principaux partenaires - syndicats d'enseignants, parents et élèves - ont démissionné en coup d'éclat (aux motivations de politique politicienne?), il y a moins d'un mois. Que les élèves s'inquiètent à tel point de cette note profil est au moins une preuve qu'ils ne font pas confiance à leurs enseignants et soupçonnent une large part d'aléatoire dans leurs appréciations. Une des grandes nouveautés du mandat Hennicot au Menfp est l'organisation des interlocuteurs en lobbies structurés et conscients de leur poids. Suite à la grève de 1995 (déclenchée pour une question de transports scolaires), les représentations des élèves ont été institutionnalisées par la Conférence nationale des élèves et l'introduction de comités d'élèves ayant un droit de consultations dans tous les bâtiments. Mais il y a aussi les parents d'élèves, de plus en plus actifs - comme la Confapel, confédération-mère de toutes les associations de parents d'élèves - qui prennent désormais officiellement et publiquement position et élaborent même des projets d'amélioration de l'enseignement. Puis arrive cette nouvelle association de parents d'enfants qui revendique une adaptation des rythmes scolaires aux rythmes des parents actifs. Parmi ses fiertés, Erna Hennicot-Schoepges citera également l'introduction de l'éducation précoce depuis cette année. Une réforme pour le moins tumultueuse. On lui reprocha de l'avoir autoritairement imposée aux communes, sans dialogue, la date de l'offre communale obligatoire a été repoussée à l'année scolaire 2004/2005, mais une vingtaine de communes offrent des projets-pilotes dès cette année. S'il s'agit d'une mesure somme toute positive, car permettant une meilleure intégration et une prise en charge des difficultés potentielles d'un enfant, il n'en reste pas moins qu'elle demeure pour le moins très floue côté concepts. Un programme-cadre doit être établi d'ici cinq ans. Persiste aussi la question de plus en plus pressante de l'intégration des enfants immigrés, classiquement romanophones, ce qui est en train de changer vers une multitude de cultures et de provenances, notamment les enfants de réfugiés des pays en guerre (Bosnie, Serbie, Montenégro, Kosovo). Devant une situation de plus en plus complexe et difficile à gérer, le ministère a fait élaborer le papier Pour une école d'intégration, prônant haut et fort le principe de l'école publique unique et une intégration humaine des enfants de nombreuses cultures qui constituent désormais le Luxembourg. Au-delà des tentatives de la ministre de parer aux reproches qu'elle serait incapable de dialogue - avec les grands Forums de l'éducation nationale -, plus que les réformes de la formation continue ou les autres qu'on oublie, il faudra retenir cela.   Commentaire Polarisations En annonçant, lors du congrès national du PCS le 8 mai dernier, qu'elle était candidate à sa propre succession au ministère de l'Éducation national et de la Formation professionnelle, elle a au moins surpris ses détracteurs. En quatre ans seulement, Erna Hennicot-Schoepges en a encaissé, des coups. Ce fut une période législative très courte, mais très mouvementée, chahutée par trois grèves étudiantes majeures (1995, 1996 et 1999), ce qui est déjà presque révolutionnaire dans le Grand-Duché consensuel. Elle fut à chaque fois attaquée personnellement, en nom propre, pour son impatience, son acharnement à vouloir faire passer au plus vite les réformes, en gestation depuis longtemps comme celle du stage pédagogique, ou toutes nouvelles comme l'introduction de l'éducation précoce. Et se forgea une image de " dame de fer ", dégringola dans le Politbarometer du tageblatt de la septième place (octobre 1996) à la 23e en mai dernier. Voici donc venu le temps des prétendants au trône, à un des ministères les plus importants de l'État - 73 000 administrés cette année, dont 6 000 enseignants, et quelque 20,8 milliards de francs de budget -, qui permet surtout l'illusion de pouvoir forger l'avenir. Tous les partis en lice revendiquent détenir les solutions pour sortir le mastodonte du bourbier et l'on n'a guère besoin de forcer le trait pour développer les paradigmes politiques par lesquels ils s'opposent fondamentalement. Entre l'extrême-gauche (Déi Lénk) qui défend bec et ongles les principes de l'école publique et unique, identique pour tous les élèves, et l'extrême-droite (l'ADR dans le spectre luxembourgeois), qui aimerait introduire un système concurrentiel d'économie privée, couplé à des sanctions envers les méchants enseignants, les positions des grands partis ne divergent que dans les nuances. Sauf que le PCS présente une liste de directeurs d'école (Sunnen, Bohnert), le PDL d'enseignants syndicalistes déçus par la réforme du régime des pensions (Milbert), le Posl d'étudiants rebelles (Wagener) et de professeurs à la retraite (Scheuer) et Déi Gréng d'enseignants naïvement idéalistes. Si tous sont d'accord pour dire que les contenus et les méthodes de l'école doivent être réformés de fond en comble - plus de culture générale ou plus de compétences pratiques ? -, que l'intégration des enfants d'immigrés doit passer par un système scolaire plus adapté - une alphabétisation francophone ou non ? - et la pénurie en infrastructures et en enseignants résorbée au plus vite, les " détails " se nomment rythme scolaire (ah, le samedi libre, quel beau sujet de campagne électorale !), transport des élèves, cycles scolaires, critères de promotion, autonomie scolaire, directeurs d'écoles primaires, proportions d'élèves par PC... Or, qu'on ne se fasse pas d'illusions, qui que soit le prochain - vous en voyez un de bien, vous ? -, l'inertie et la lourdeur de l'énorme paquebot gagneront encore longtemps, ce n'est pas spécifique au Luxembourg. Et les lobbies de mieux en mieux organisées connaissent désormais leur potentiel et les techniques de résistance. C'est rassurant, car c'est la preuve d'un peuple éclairé, qui ouvre les yeux.

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