Le producteur-réalisateur-scénariste Donato Rotunno est de retour en salle avec Io sto bene, un très beau film sur la migration, l’héritage, avec l’arrivée, à soixante ans d’écart, de deux Italiens au Luxembourg

Soixante ans d’écart, un destin en commun

d'Lëtzebuerger Land du 15.10.2021

Italien du sud, Antonio (Renato Carpentieri et Alessio Lapice, jeune) a passé toute sa vie d’adulte loin de chez lui, au Luxembourg. Arrivé dans les années soixante sans un sou et sans avoir choisi sa destination – son cousin a débarqué en Belgique et leur meilleur ami d’enfance a fini en Allemagne –, il a bossé sur différents chantiers. Travailleur non-qualifié au début, payé une misère, il est rapidement devenu maçon, puis peintre… puis a ouvert, avec son épouse une entreprise de peinture qui lui a permis de vivre très correctement. Une situation confortable dont il a voulu faire profiter les autres. L’homme a réussi sa vie. S’il n’a pas eu d’enfant, il a connu un mariage long et heureux avec Mady (Marie Jung), une Luxembourgeoise qui n’a pas hésité à accepter les différences culturelles et aller contre les préjugés de l’époque et la désapprobation parentale pour l’épouser.

À l’automne de sa vie, désormais veuf, Antonio est honoré pour son « engagement désintéressé » envers la communauté italienne du Grand-Duché. C’est ce soir-là que le vieil homme fera la rencontre de Leo (Sara Seraiocco), une jeune djette gentiment rebelle débarquée récemment au Luxembourg. Elle est douée, bosseuse – ses mixs sont bons et ses montages de vidéo sont de toute beauté – mais sans vraiment de contacts dans le milieu elle a dû mal à joindre les deux bouts.

Le destin de la vie les a fait se rencontrer et une relation amicale, presque filiale, finira par naître entre eux. Antonio ne comprend rien à ce que fait une VJ, mais il comprend les difficultés et les doutes auxquels doit faire face la jeune fille. « Ce qui m’intéressait ici, c’est de mettre un miroir générationnel entre un vieil homme et une jeune femme qui se pose des questions similaires à celles que l’homme s’est posé soixante ans plus tôt », explique le réalisateur.

Avec de constants aller-retours temporels entre aujourd’hui et les années soixante, quelques voyages entre le Luxembourg et l’Italie, Io sto bene « est un film en mouvement ». Un film en évolution aussi ; il débute avec plusieurs séquences nocturnes et des personnages errant dans des décors méconnaissable pour aller peu à peu vers la lumière. Une symbolique pleine d’optimisme pour ce film de fiction qui poursuit, en quelques sorte, le travail que Donato Rotonno qui a également écrit le scénario avec l’écrivain Jean Portante, Italien du Luxembourg lui aussi, avait initié avec le documentaire Terra mia, Terra nostra.

Le film rappelle des vérités, « que certains semblent vouloir oublier », sur les mouvements de population, mais aussi ces quelques autochtones indélicats qui, hier comme aujourd’hui, profitent sans vergogne des nouveaux arrivants. Bien que très ancré dans une double réalité italienne et luxembourgeoise, Io sto bene raconte une histoire qui aurait tout aussi bien pu mettre en scène des personnages avec des noms aux origines différentes avoir pour décor d’autres pays d’Europe septentrionale, voire du Nord économique. Un récit universel donc et surtout un film très bien fichu, sans concession, aussi bien dans son jeu que dans ses choix artistiques et techniques..

Cinq phrases commentées

Nous avons demandé à Donato Rotunno de réagir à cinq dialogues de son film

Antonio et son cousin Vito au contrôleur de train : « Nous on va en Belgique/ Non, vous allez au Luxembourg/ Oui, au Luxembourg, en Belgique »

Donato Rotunno : J’ai entendu ça toute mon enfance, quand on retournait en Italie. Personne ne connaissait le Luxembourg dans le sud de l’Italie. Les gens mélangeaient toujours la Belgique et le Luxembourg.

Vito à Antonio : « Viens travailler avec moi en Belgique. Là-bas on gagne bien./ La sidérurgie c’est le futur de l’Europe »

D.R. : Évidemment, la sidérurgie était le futur de l’Europe à l’époque. Et là encore, le destin a fait que ça a changé. Soixante ans après celui qui s’est arrêté au Luxembourg se porte probablement mieux économiquement que quelqu’un qui est allé à Mons ou Charleroi. Mais il y a quarante ans, c’était probablement mieux du côté belge. Et c’est intéressant car l’endroit où tu poses ta valise finalement c’est le destin qui le décide pour toi. Ni Antonio ni son cousin ont décidé de leur destination.

Leo à Antonio : « Le seul moyen de survivre c’est de partir »

D.R. : C’est une phrase que j’entends beaucoup en Italie et beaucoup aussi dans la bouche d’Italiens qui débarquent au Luxembourg. Les départs se sont accentués ces dernières années avec des dizaines de milliers de jeunes quittent l’Italie pour des raisons économiques, mais aussi culturelles, politiques, ancrées dans un désespoir et l’envie d’un futur meilleur.

Antonio à son père : « Avec les autres Italiens, on a construit le Luxembourg »

D.R. : Oui, c’est la fierté d’un fils qui voudrait dire à son père : « j’ai réussi ma vie ». C’est évidemment une phrase un peu provocatrice, car ça pourrait être les Espagnols, les Yougoslaves, les Portugais… On construit tous quelque chose. On fait tous partie de la société luxembourgeoise d’aujourd’hui. Et demain ce sera pareil pour d’autres nationalités et d’autres cultures qui construiront ce pays ; qui sont déjà en train de le construire d’ailleurs. Aujourd’hui c’est normal de voir sur les chantiers tous ces noms italiens de sociétés de construction, elles font partie du paysage et ça semble parfaitement normal, mais ça ne l’était pas il y a soixante ans. Et demain ces noms seront remplacés par d’autres aux sonorités orientales, polonaises, grecques ou que sais-je encore.

Mady à Antonio : « Italiano di merda »

D.R. : Mady est un personnage très fort dans le film, un personnage atypique pour cette époque à Luxembourg ; mais il y en a eu des femmes luxembourgeoises qui se sont mariées avec des Italiens. Elles prenaient un sacré risque en contractant un mariage avec un homme de culture totalement différente. Elle l’a fait. Mais dans un couple, parfois, on s’engueule, on se dit des choses ! Et là, elle lui lance ça, car finalement, c’est difficile pour elle de vivre avec ce gars et de comprendre sa culture !

Pablo Chimienti
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