Le sommet de Brdo s’achève sur une déclaration politique vide de sens. Les routes de l’UE et des Balkans occidentaux divergent. Les grandes puissances orientales s’en frottent les mains

Comme l’eau et l’huile

d'Lëtzebuerger Land du 15.10.2021

Encore une fois ; les leaders des Balkans occidentaux rentrent bredouilles dans leurs capitales au lendemain du sommet avec l’Union européenne qui s’est tenu le 6 octobre dernier à Brdo, en Slovénie. Certes, le président du Conseil européen, le Belge Charles Michel, a une nouvelle fois rappelé « l’importance stratégique » des Balkans occidentaux (Albanie, Bosnie-Herzégovine, Kosovo, Macédoine du Nord, Monténégro et Serbie). La déclaration commune postule un « soutien sans équivoque à leur perspective européenne » et l’« attachement » de l’UE « au processus d’élargissement ». Mais aucune date ni aucun plan n’ont été précisés. La France, les Pays-Bas et le Danemark, pour des raisons de politique intérieure, ont même exigé que les prérequis à une éventuelle adhésion soient également ajoutés, notamment « la capacité de l’UE à absorber de nouveaux États membres ».

Si le principal tabloïd serbe aux ordres du régime, Informer, titrait en Une « Choquant message de l’UE : nous ne l’intégrerons même pas en 2030 », les conclusions du sommet n’ont surpris personne dans les Balkans occidentaux, tant le processus d’intégration est dans l’impasse depuis des décennies. Depuis le sommet de Thessalonique en 2003, seule la Croatie a intégré l’UE en 2013, au forceps. Le président serbe, le populiste de droite Aleksandar Vučić, y a vu un problème géopolitique : « La Serbie ne peut devenir membre de l’UE sans résoudre la question du Kosovo. Ils ne l’ont pas dit comme ça, car cinq pays membres de l’UE ne le reconnaissent pas, mais je n’ai aucun doute que la résolution du problème entre Belgrade et Pristina, d’une manière ou d’une autre, est une condition préalable à notre intégration », a-t-il dit à l’agence Fonet.

L’élargissement de l’UE aux Balkans occidentaux avait déjà été évoqué lors du lointain sommet de Thessalonique en 2003. Les piètres relations entre Belgrade et Pristina constituent aujourd’hui plus que jamais l’un des principaux obstacles à l’intégration des pays de la région dans l’UE. Le 20 septembre dernier, les tensions ont à nouveau éclaté, suite à l’interdiction par le Kosovo de circuler avec des plaques d’immatriculation émises en Serbie et l’obligation de les remplacer par des plaques kosovares. Pour la première fois, le Premier ministre du Kosovo, le souverainiste de gauche Albin Kurti, a brandi la carte de la « réciprocité », les véhicules immatriculés « République du Kosovo », non reconnue par Belgrade, étant contraints depuis des années à prendre des plaques serbes temporaires pour entrer en Serbie.

Pour faire appliquer la mesure, Pristina a dépêché ses forces spéciales dans le nord du pays, peuplé en majorité de Serbes. Ce à quoi Belgrade a riposté en relevant le niveau d’alerte de son armée, déployé ses chars à la frontière, fait survoler les Migs 29, tout en instruisant la population sous ses ordres à ériger des barricades « pour défendre sa dignité ». Il a fallu d’âpres négociations sous l’égide de l’UE pour débloquer la frontière quelques jours avant le début du sommet, et déployer les forces de l’Otan, la KFOR, pour remplacer les unités kosovares. Temporairement, c’est un régime de vignettes qui est désormais en place. Elles couvrent les insignes de souveraineté sur les plaques.

« Ces évènements montrent à quel point nous sommes loin d’une normalisation. Nous avons à peine avancé sur les innombrables critères voulus par Bruxelles, de la reconnaissance des diplômes à une série d’obstacles non-tarifaires à la circulation des biens. Albin Kurti n’insiste que sur les points qui lui permettent d’affirmer la souveraineté du Kosovo, refusant par exemple l’association des communes serbes, alors que le président serbe Aleksandar Vučić s’attache à ce que le statu quo soit maintenu, manipule et tient en otage les Serbes qui vivent au Kosovo et sont employés par les institutions publiques serbes, sans aucun esprit constructif », explique Igor Bandovic, directeur du Belgrade Centre for Security Policy.

Il semble donc peu réaliste qu’une solution soit trouvée dans un avenir proche, sachant que les dirigeants du Kosovo se montrent intransigeants sur la nécessité de la Serbie de reconnaître l’indépendance de son ancienne province, et que Belgrade s’y refuse. Surtout, le régime du président serbe, qualifié d’ « hybride » par Freedom house, avec un état de droit en « déclin constant », n’a aucun intérêt à la normalisation des relations puisqu’il se nourrit d’instabilité et n’a de cesse de désigner des ennemis, extérieurs comme intérieurs, pour mieux régner. « Le président Vučić doit être le plus content de l’issue du sommet car cela fait dix ans qu’il réussit à promettre des réformes à l’UE qu’il ne réalise pas. La Serbie n’est même pas à la moitié du chemin des conditions remplies pour adhérer à l’UE », estime Naim Leo Beshiri, de l’Institut pour les affaires européennes à Belgrade, citant pour exemple la mainmise de l’exécutif sur le judiciaire. « Toute critique est étouffée, l’opposition ne siège pas au Parlement, il n’y a pas d’élections libres, ni de liberté des médias, l’État est contrôlé par la mafia, comment voulez-vous qu’on nous donne une date d’adhésion ? », interroge de son côté Zoran Lutovac, président du Parti démocrate, que dirigeait feu le Premier ministre Zoran Đinđić, assassiné en 2003 parce que justement trop pro-européen.

Dans ce contexte, Bruxelles a un parfait prétexte pour retarder l’intégration. Selon une note interne de l’UE révélée par l’agence Reuters une semaine avant le début du sommet UE- Balkans occidentaux à Brdo, les doutes des diplomates européens sur la concrétisation d’un élargissement à l’Europe du sud-est sont sans équivoque. Selon ce document, l’UE « ne peut plus accepter de donner une garantie d’adhésion future aux Balkans occidentaux » du fait des réticences de certains États-membres, dont plusieurs fondateurs, et de l’impossibilité à tenir une ligne commune. Ce sont d’abord la France et les Pays-Bas qui ont empêché l’ouverture des négociations d’adhésion de l’Albanie et de la Macédoine du Nord, avant que la Bulgarie ne prenne le relais à l’automne 2020. Refusant de reconnaître l’ethnie et la langue macédoniennes comme distinctes de la langue bulgare, Sofia refuse de lever son véto contre Skopje, ce qui impacte par ricochet Tirana, dont le processus est inclus dans le même « paquet ». Une position qui ne devrait pas s’infléchir avant les élections législatives en Bulgarie de novembre.

Ce jeu de dupes n’est pas sans conséquence. Pour Agon Maliqi, politologue de Pristina, « c’est précisément l’absence de date butoir qui anéantit la motivation et réduit les moyens d’action de l’UE, qui n’a ni bâton ni carotte, et passe son temps à éteindre les feux plutôt que d’anticiper ». Pour lui, en conséquence, on peut s’attendre à de plus en plus d’actions unilatérales de la part d’Albin Kurti et, en parallèle, à des réactions disproportionnées de la part de la Serbie, avec l’aide de la Russie. La note interne de l’UE révélée par Reuters concluait même que l’UE est devenue « un facteur indirect de déstabilisation dans la région » à cause du surplace du processus d’élargissement, lassant les populations et les gouvernements, et favorisant la pénétration des intérêts de puissances concurrentes. La Chine a ainsi fait une arrivée très remarquée dans tout le sud-est de l’Europe depuis la dernière crise financière , au point que certains cadres européens se sont inquiétés du risque que les Balkans ne se transforment en cheval de Troie pour Pékin.

Pour ne pas fâcher définitivement les Balkans occidentaux et éviter de les voir se tourner encore plus ostensiblement vers la Russie, la Chine, la Turquie et l’Arabie saoudite, a été annoncé un plan économique d’investissement pour cette région de 18 millions d’habitants : trente milliards d’euros, selon le commissaire européen à l’élargissement, Olivér Várhelyi. La somme devrait être débloquée pour réaliser, au cours des quatre à cinq prochaines années, des changements fondamentaux sur le terrain pour la population et l’économie : relier les capitales par des autoroutes et des voies ferrées rapides, éliminer progressivement le charbon, introduire plus d’énergies renouvelables, investir dans les PME, créer un climat d’investissement attractif, apporter l’Internet à très haut débit. Ce proche de Viktor Orbán insiste sur le fait qu’il n’y a « plus de temps à perdre », mais se garde bien d’insister sur l’état de droit et les droits de l’Homme. Selon une enquête publiée par le site Politico à la veille du sommet UE-Balkans occidentaux, le Commissaire hongrois a « supervisé une campagne visant à minimiser les préoccupations concernant l’état de droit et les droits de l’Homme » au sein des pays candidats à l’intégration. Et particulièrement en Serbie. Le commissaire hongrois « sape la crédibilité de la Commission » et « affaiblit clairement la politique de l’UE dans les Balkans », estime un responsable de la Commission sous couvert d’anonymat. « Il suit l’agenda de ses maîtres à Budapest, se rapproche des dirigeants autoritaires et ignore largement les questions liées à l’état de droit », renchérit un autre, lui aussi cité anonymement par Politico.

En attendant, le président serbe Aleksandar Vučić, a bien assuré, suite à sa rencontre avec Albin Kurti en marge du sommet, en présence du président français Emmanuel Macron et de la chancelière allemande sortante Angela Merkel, que le dialogue allait se poursuivre. Mais tout porte à croire que Belgrade va plutôt maintenir une politique ambivalente vis-à-vis de l’UE et lorgner du côté de la Chine et de la Hongrie de Viktor Orban, dont il s’est beaucoup rapproché ces dernières années, multipliant les rencontres, chaque fois ponctuées de critiques adressées à l’Union européenne et à l’Occident, jugés hostiles. Après tout, n’a-t-il pas déclaré, pour critiquer le manque d’aide lors du déclenchement de la pandémie du Covid 19, que l’Europe, que l’UE était « un conte de fées » alors que la Chine était un vrai pays ami ? De leur côté, les maîtres nationalistes du Kosovo pourront continuer leurs efforts pour créer des « faits accomplis », au risque de nouveaux dérapages, et définitivement mettre fin au rêve d’un Kosovo multiethnique, tout en désignant la Serbie comme « le seul et principal problème des Balkans », dixit Albin Kurti.

Milica Čubrilo Filipović
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