d’Land : Monsieur Glaesener, est-ce que Donald Trump à la tête des États-Unis, c’est bon pour les affaires de SES ?
Philippe Glaesener : Je préfère ne pas répondre aux questions politiques. Cela ne dépend d’ailleurs pas d’une personne ou d’une autre. C'est le contexte mondial qui a changé. D’abord, depuis trois-quatre ans, les acteurs de la défense ont des besoins plus importants en communication et autres moyens satellitaires. Ensuite, les budgets, y inclus ceux de l'Otan, ont également énormément augmenté. Enfin, l'espace est devenu un quatrième pilier pour la défense, au-delà de la marine, de l’armée de l’air et des troupes au sol. L'espace est vraiment l'environnement dans lequel les armées se développent.
Notamment les États-Unis, le client de SES le plus important selon les rapports publics…
Les plus grandes armées ont leurs propres moyens satellitaires, mais cela ne suffit plus. Et les nations plus petites n'ont pas de ressources ou de compétences propres pour accéder rapidement à ce nouvel espace stratégique. D'où l'importance de voir comment coopérer, comment également trouver des partenaires commerciaux comme nous.
Quels moyens complémentaires SES peut-elle apporter aux ressources propres des grands États ?
De la communication bien sûr, avec nos capacités commerciales ou celles fournies avec le gouvernement luxembourgeois, via le satellite GovSat-1 existant ou le GovSat-2 à venir (dont le projet de loi a été voté le 21 janvier, ndlr) . Il s’agit de permettre aux états-majors de communiquer avec leurs troupes. Mais nous apportons aussi des réseaux, des compétences, des personnes que nous mettons à disposition pour faciliter l'intégration du satellite dans leur quotidien. Et puis, si l’on regarde vers le futur, il faut envisager l’environnement de l'observation de la Terre et de l’espace sous toutes ses formes. Et l’on se dirige vers une mise à disposition d’une infrastructure relais par satellite permettant la transmission d’images et de données relevées autour du globe en temps réel. Tous ces types d'activités, aujourd'hui, sont sur l'agenda des armées.
Votre périmètre d’activité couvre notamment l’alliance européenne au sein de l’Otan. Comment se sont développées les affaires de votre département, durant ces derniers mois ?
Nous sommes en pleine expansion du fait des besoins des armées en capacités satellites et des augmentations des budgets pour l’Otan. Le gouvernement allemand va par exemple investir 35 milliards d’euros dans l'espace, naturellement pour des activités propres, mais également pour d'autres types de connectivités. Les autres nations font de même. Il y a une volonté de créer un environnement coopératif entre partenaires européens dans l’espace, pour jouir d’une certaine souveraineté par rapport à d’autres nations. Vous pouvez donc en conclure que les affaires dans ce domaine sont en effet en plein essor.
Dans quelle mesure l’intégration d’Intelsat joue-t-elle un rôle ?
Les activités des deux groupes sont très complémentaires. Car dans certains domaines nous travaillions ensemble et dans d’autres nous étions concurrents. Mais de toute façon, dans tous les domaines y inclus gouvernementaux, le volume d’activité a augmenté, aussi bien du côté américain que non-américain.
Comment votre département « activités institutionnelles » a évolué concrètement après la fusion ?
Nous avons été un peu moins exposés aux questions de synergies. Parce que nous manquons de ressources dans ces secteurs et que nous sommes très délocalisés. Nous avons besoin de personnes sur les différents marchés auxquels nous accédons, que ce soit en Europe ou en Asie. Il nous faut une présence locale, notamment pour répondre aux impératifs sécuritaires qui nous sont imposés. Notre staff est amené à croître dans les mois et années à venir. En tout, nous sommes déjà une bonne centaine de personnes (sur 4 000, ndlr) dédiées au secteur gouvernemental et institutionnel, notamment pour développer la sécurisation des communications, avec ce que nous appelons en interne le « sovereign space ». L'idée consiste à approcher la compétence satellitaire au plus proche de l'utilisateur final.
GovSat-2 est sur les rails. Quelle sera la différence par rapport au premier GovSat ?
Notre premier satellite est pratiquement rempli. Le gouvernement et SES ont donc décidé de lancer un deuxième programme. Il apportera plus de capacités et plus de flexibilité. Il bénéficiera de niveaux de sécurité beaucoup plus élevés également, avec une nouvelle bande de fréquence (UHF) utilisée par les armées, surtout pour des petits équipements et d’autres communications sécurisées et robustes. La demande est croissante. Les gouvernements souhaitent un complément « milsatcom » aux moyens de communication qu’ils pourraient avoir sur le marché ouvert.
Dans quelle mesure SES compte-t-elle sur le gouvernement luxembourgeois pour développer ses activités ?
L’État luxembourgeois est un actionnaire de référence chez LuxGovSat et le gouvernement soutient SES, notamment dans ces activités qui sont amenées à se développer à l'international. Les entrées fournies au niveau des différents acteurs gouvernementaux sont d’une grande aide.
L’intérêt porte aussi sur une onshorisation de la production de satellites, telle qu’elle a été évoquée par le CEO, Adel Al-Saleh (voir encadré). Quel pourrait être le rôle joué par le gouvernement ici ?
L'État est un partenaire clef. Il nous accompagne très clairement sur la voie de l'expansion. Nous voulons en effet étendre nos capacités à la production de satellites, surtout les nôtres. Parce que le marché exige de la réactivité, par exemple eu égard aux changements et exigences technologiques, que les constructeurs de satellites n’offrent pas suffisamment. Et l'État est très intéressé parce que cela amène de nouvelles compétences, comme des ingénieurs, du nouveau business. D’autres entreprises, luxembourgeoises ou étrangères, pourraient en profiter. Tout le monde y gagne.
Adel Al-Saleh explique notamment que des ingénieurs s’installeraient au Space Campus de Kockelscheuer dès le mois de mars. Est-ce que les entreprises partenaires sont suffisamment en nombre ? Quel est le calendrier ?
Je ne suis pas personnellement impliqué dans les détails de la stratégie. Je peux simplement vous dire que : Oui, les travaux ont commencé. Oui, les recrutements sont en cours. Oui, la sélection de partenaires est en train d'être évaluée… et il y en aura.
Vous vous êtes impliqué voilà un an dans le lancement du groupement LuxDefence pour renforcer la base industrielle de défense au Luxembourg. Quel est votre état de satisfaction quant à la mise en place de la stratégie ?
Je crois que ce travail a permis de rendre les besoins de l’industrie luxembourgeoise plus visibles, sur quelques éléments où l’on demandait à l’État de travailler. Cela profite à tout le monde, y inclus à SES. Ce retour économique de l’investissement dans la défense est devenu un message politique clé. Le gouvernement s’engage activement sur cette voie.
Avez-vous constaté, au cours de ces cinq années d'activité à votre poste chez SES, un changement d'attitude vers les solutions militaires ou dual use ? Un peu moins de naïveté ?
Je ne parlerai pas de naïveté. Ces dernières années ont montré que l’on avait également besoin en Europe d’une défense souveraine. La géopolitique nous pousse à davantage coopérer au niveau européen. Cela prendra un certain temps, mais nous allons dans la bonne direction. Et la défense dans l’espace est un sujet qui restera, même si les tensions s’apaisent à court ou moyen terme. Il est primordial de bénéficier de moyens de communication efficaces, d’être en mesure d’observer ce qui se passe pour identifier les situations le plus tôt possible et ensuite informer les décideurs au plus vite des sujets de sécurité au niveau continental. Certaines révolutions (comme la démocratisation des lancements, ndlr) des dernières années dans l'espace font que ce dernier deviendra une partie plus importante de notre système économique, de notre civilisation même, parce qu'on y a accès beaucoup plus facilement que par le passé.
Dans ce contexte, est-ce que le fait d'avoir les États-Unis comme client majeur pose problème aux autres clients de notre côté de l'Atlantique ?
Nos activités américaines ont toujours été complètement séparées des activités européennes, surtout celles qui sont un peu plus confidentielles. Le business défense est, d’une manière générale, un business de sécurité. Nous devons créer des environnements de sécurité qui permettent de mener parallèlement différents projets au quotidien, en toute confidentialité.
All in sur l’espace avec SES
Le Premier ministre, Luc Frieden (CSV), a répété à plusieurs reprises ces derniers mois qu’on n’allait « pas construire des tanks au Luxembourg ». Eh bien ce sera des satellites. Le CEO de l’opérateur SES l’a confirmé lors d’une allocution au traditionnel Nouvel An de la Fedil le 15 janvier. Selon Adel Al-Saleh, il s’agira de contrôler davantage la chaîne d’approvisionnement, pour mieux coller aux avancées technologiques. Lors de l’événement dont Paperjam s’est fait l’écho, Luc Frieden s’est dit « fier » : « Vous pouvez compter sur nous comme actionnaire, comme pays d’accueil et comme client ! ».
En 2024, les revenus de la transmission de données par satellites offerte par SES ont dépassé pour la première fois les revenus (historiques) de la vidéo. Les solutions « défense » sont devenues déterminantes pour l’opérateur de satellites. Depuis, les membres de l’Otan se sont engagés à consacrer cinq pour cent de leur PIB à l’armée sous la pression du président américain.
Le segment gouvernemental pèse pour moitié dans le chiffre d’affaires de SES, soit plus d’un milliard d’euros. Plus d’un tiers des revenus totaux (713 millions d’euros) sont générés aux États-Unis. Sur RTL Télé, le patron de l’opérateur de satellites a regretté des « vents contraires », comme le shutdown américain, qui ont retardé des projets et quelque peu plombé le chiffre d’affaires 2025. Mais la tendance à la commande publique en matière satellitaire serait en croissance durable. Adel Al-Saleh a en outre jugé que « le gouvernement (luxembourgeois) soutenait SES de manière incroyable ». Selon le rapport Space Economy produit tous les ans par l’Agence spatiale européenne (ESA), le Luxembourg est le pays européen qui dépense le plus dans l’espace en pourcentage de son PIB (0,135 pour cent), le troisième au niveau mondial derrière les États-Unis (0,262 pour cent) et la Russie (0,169 pour cent).
L’analyste et gestionnaire d’actifs Davide Leone, cité par Luxtimes en novembre dernier, voit le positionnement stratégique de SES dans le militaire comme une opportunité d’investissement : « The cheapest defense stock you can find in Europe ». L’action SES s’échangeait à 6,87 euros ce jeudi… C’est tout de même plus de deux fois plus que le plus-bas atteint en décembre 2024 (2,95 euros). L’État luxembourgeois possède un sixième du capital de l’opérateur de satellites, un tiers des droits de vote. Mardi, le député CSV Laurent Mosar a déposé une question élargie à la Chambre pour savoir comment le gouvernement entendait accompagner le « changement de stratégie de SES », qui ne fera donc plus seulement du downstream, mais aussi de l’upstream.