Les revenus du capital croissent inexorablement quand ceux du travail se dégradent de manière spectaculaire

Croissance en K

Manifestation  de Attac  le 1er décembre devant le Bundestag à Berlin
Photo: AFP
d'Lëtzebuerger Land du 30.01.2026

Dans son rapport annuel sur les Tendances sociales et de l’emploi, publié le 14 janvier, l’Organisation internationale du travail (OIT) se réjouit que, malgré les incertitudes économiques et politiques, le chômage n’ait pas augmenté en 2025. Elle déplore néanmoins que la qualité des emplois créés soit en constante détérioration, ce qui pèse sur les rémunérations du travail. Face à cela, plusieurs études parues au même moment ont montré que les dividendes versés aux actionnaires, qui ont déjà atteint un montant record en 2025, pourraient être encore plus élevés en 2026 et en 2027, creusant les inégalités de revenus dans la quasi-totalité des économies développées, notamment en Europe.

En 2025 le taux de chômage mondial était estimé par l’OIT à 4,9 pour cent, sans changement par rapport à 2024. Il ne devrait pas augmenter en 2026, ni en 2027, traduisant « la résilience des marchés du travail face à une incertitude accrue et à un contexte politique en constante évolution ». Pour autant, ce chiffre, dont la faiblesse surprend, est sujet à caution à plusieurs titres. L’OIT reconnaît elle-même que, en raison du manque d’emplois dans certaines économies à faible revenu, de nombreuses personnes n’en recherchent pas (ce qui est une des conditions pour être reconnu comme chômeur au sens du Bureau international du travail) et que le nombre réel de personnes sans emploi s’élève en réalité à 408 millions au lieu de 186 millions, soit 2,2 fois plus, ce qui représente 10,7 pour cent de la population active de la planète.

D’autre part, 2,1 milliards de personnes, soit plus de la moitié de la population active, occupent des « emplois informels », principalement en Afrique et en Asie du sud. Leur proportion, qui avait diminué entre 2005 et 2015, est repartie à la hausse depuis (0,3 point de plus). Par nature, cette catégorie entre mal dans les statistiques du chômage.

L’OIT enregistre par ailleurs plusieurs évolutions préoccupantes, du côté des jeunes et des femmes. Les jeunes continuent de rencontrer des difficultés importantes, leur taux de chômage étant deux fois et demi supérieur à la moyenne « officielle » avec un niveau de 12,4 pour cent en 2025. Vingt pour cent d’entre eux, soit environ 260 millions de personnes, sont des NEET, ni en emploi, ni en éducation, ni en formation. Dans les pays à faible revenu, le taux de NEET approche les trente pour cent. Les femmes ne représentent que deux cinquièmes de l’emploi mondial et ont un quart de chances en moins que les hommes de participer au marché du travail. Leur taux de chômage est supérieur. Et les jeunes femmes sont nettement plus susceptibles que les jeunes hommes d’être NEET (14,4 points de pourcentage de plus).

Pour l’OIT, la situation des femmes ne dépend pas du niveau de revenus des pays, mais « des obstacles, largement liés aux normes sociales et aux stéréotypes, profondément enracinés et durables à l’accès au travail rémunéré ». Les progrès en matière de participation des femmes à la population active se sont essoufflés, éloignant la date de réalisation de l’objectif de parité. Si ces constats sont malheureusement récurrents dans les publications de l’OIT, celui sur la qualité des emplois est plus rarement mis en avant. Selon l’Organisation, les emplois « de mauvaise qualité » correspondent à des postes peu qualifiés, précaires et aux conditions de travail difficiles, que les travailleurs acceptent faute de meilleures options. La tertiairisation des économies, associée à de faibles gains de productivité, et l’automatisation sont les principales causes d’une évolution qui ne touche pas que les économies à faible revenu, même si dans ces dernières l’informalité aggrave le phénomène puisqu’elle se caractérise par un accès limité ou nul à la protection sociale, aux droits au travail et à la sécurité de l’emploi.

La médiocre qualité des emplois créés concerne la totalité des secteurs, de sorte que le mouvement des travailleurs entre les différentes activités économiques (qui les pousse à chercher du travail dans des branches offrant de meilleures conditions et perspectives) a été divisé par deux à l'échelle mondiale au cours des deux dernières décennies. Cette tendance structurelle à la dégradation de la qualité des emplois est souvent accentuée pendant des périodes de ralentissement économique ou de crise sanitaire. Des emplois de moindre qualité sont logiquement moins bien rémunérés, ce qui a une conséquence sur les revenus du travail, dont la progression ralentit. Leur part dans le revenu mondial (52,6 pour cent en 2025) reste inférieure à son niveau de 2019 (53 pour cent) et aucune perspective d’amélioration ne se dessine.

Plus grave, la proportion de la population active mondiale vivant dans l'extrême pauvreté (gagnant moins de trois dollars par jour) qui avait baissé de 15 points entre 2005 et 2015, n'a diminué que de 3,1 points depuis, pour atteindre environ huit pour cent, soit plus de 280 millions d’individus. En 2025, plus des deux-tiers des travailleurs des pays à faible revenu vivaient dans une pauvreté extrême ou modérée (entre 3 et 5 dollars par jour), avec une nette majorité de femmes.

Dans le même temps, les revenus du capital poursuivent, en valeur absolue comme en proportion du revenu mondial, une croissance inexorable, surtout visible dans les économies développées puisque les intérêts et les dividendes sont principalement perçus par des résidents de ces pays. Dans l’UE, où la part des revenus du travail se situait autour de 61-62 pour cent entre 1995 et 2007, elle a diminué de 3 à 5 points entre 2008 et 2019, avant de se stabiliser aux environs de 58 pour cent. La part des revenus du capital est donc de quelque 42 pour cent aujourd’hui et pourrait encore augmenter.

Selon une étude d'Allianz Global Investors publiée le même jour que le rapport de l’OIT, les dividendes versés par les groupes de l'indice européen Stoxx 600 pourraient atteindre 454 milliards d'euros en 2026, soit une hausse de quatre pour cent par rapport à 2025, portée notamment par les groupes financiers. Une hausse encore plus marquée est prévue en 2027, les bénéfices 2026 des membres du Stoxx 600 étant attendus en hausse de dix pour cent. Si le cours de l’indice a grimpé de plus de cinquante pour cent au cours des cinq dernières années, son rendement total, qui prend en compte à la fois la progression de sa valeur et les versements de dividendes, dépasse les 80 pour cent.

En France une étude de l’École de management de Lyon montrait que, malgré une baisse de 12,4 pour cent des profits des sociétés de l’indice CAC40 en 2024, leur distribution de dividendes est restée identique en 2025. La proportion des bénéfices reversés aux actionnaires (hors rachats d’actions) est ainsi passée de 42 à 48 pour cent en un an. Se trouve ainsi confirmée une tendance structurelle, selon laquelle « le mouvement de financiarisation a progressivement placé la distribution de dividendes au centre des orientations stratégiques des entreprises ». Pour preuve, le montant des dividendes versés a été multiplié par vingt en valeur nominale entre 1995 et 2024, alors que le niveau des prix n’augmentait que de 56 pour cent.

Dès lors on peut craindre que certaines économies de l’U.E, voire l’économie européenne dans son ensemble, n’adoptent une « croissance en K », une représentation apparue sur les réseaux sociaux en 2020 quand on s’interrogeait sur la sortie de la crise du Covid-19. De façon générale, une évolution en forme de K, après un choc (politique, économique ou technologique) qui touche à un moment donné l’ensemble de la société, désigne une situation où différentes parties de l’économie évoluent dans des directions opposées : certaines connaissent une forte croissance tandis que d’autres stagnent ou régressent.

Appliquée à la distribution de revenus, la partie haute du K représente l’évolution des revenus des ménages dont la situation s’améliore après le choc, grâce au rebond des marchés financiers et à l’augmentation des revenus du capital, tandis que la partie basse désigne ceux, principalement des salariés, dont les rémunérations stagnent ou sont orientées à la baisse en valeur réelle. On parle aussi de « société à deux vitesses ». Le concept a été popularisé par Peter Atwater, professeur à l’université de Williamsburg en Virginie, et président de Financial Insight, une société qui étudie les différents segments de la société américaine, traditionnellement très inégalitaire mais où l’écart entre ceux qui prospèrent et ceux qui stagnent ou déclinent atteint des niveaux inédits. Dans ce pays l'expression « en forme de K » est désormais entrée dans le langage courant et s’applique à toutes sortes de situations de divergence.

En Europe l’écart entre les deux « mâchoires » du K est moins marqué qu’outre-Atlantique mais il pourrait s’élargir, car l’OIT prévient que l’IA et l’automatisation pourraient exacerber les difficultés d’une partie de la population, en particulier les jeunes diplômés des pays à revenu élevé à la recherche de leur premier emploi dans des professions hautement qualifiées.

Georges Canto
© 2026 d’Lëtzebuerger Land