La compétitivité, c’est d’abord assurer un approvisionnement énergétique

Une question de souveraineté

d'Lëtzebuerger Land du 30.01.2026

Lors de la réception du Nouvel An de la Fedil, mi-janvier, le Premier ministre Luc Frieden a affirmé que 2026 devait devenir « l’année de la compétitivité » pour le Luxembourg. Cela n’a pas sonné comme une formule de circonstance, mais comme un signal d’alerte. L’Europe perd du terrain économique et le temps de la complaisance est révolu. Ce diagnostic mérite d’être pris au sérieux. Mais derrière l’appel politique se cache une réalité plus exigeante encore : renouer avec la compétitivité suppose des choix difficiles et un degré de courage politique que l’Union européenne n’a, jusqu’ici, pas pleinement assumé.

L’analyse du Premier ministre est sans ambiguïté. L’architecture qui a structuré l’après–guerre froide se fragilise à une vitesse inédite. Pour une petite économie ouverte comme le Luxembourg, il ne s’agit pas d’un débat théorique, mais d’un risque économique majeur. Sous la pression conjuguée des États-Unis et de la Chine, l’UE traverse l’un de ces moments rares, depuis la Seconde Guerre mondiale, où elle peine à identifier clairement ses alliés et les dépendances sur lesquelles elle peut encore s’appuyer.

Si le Premier ministre n’a pas cité d’exemple sectoriel précis, cette ambiguïté stratégique apparaît clairement dans le domaine de l’énergie, un sujet central pour l’industrie. Après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 et la réduction massive des livraisons de gaz russe, l’Europe a dû agir dans l’urgence pour éviter un choc économique majeur. La décision de se détourner des approvisionnements russes était stratégiquement justifiée : le gaz russe, qui représentait près de cinquante pour cent des importations européennes avant la guerre, n’en comptait plus qu’environ douze pour cent à l’automne 2025, l’Union s’étant engagée à y mettre fin d’ici 2027.

La Commission européenne avait pourtant envisagé cette transition autrement : diversification des sources, réduction de la demande, développement d’alternatives. Faute d’une action suffisamment déterminée sur ces trois axes, l’Europe n’a pas supprimé sa vulnérabilité stratégique ; elle l’a déplacée, passant d’une dépendance à un régime autoritaire imprévisible à une dépendance croissante envers un allié devenu lui-même plus incertain. En 2021, les États-Unis ne représentaient qu’environ cinq pour cent des importations européennes de gaz naturel liquéfié (GNL) ; cette part atteint aujourd’hui près de 27 pour cent et pourrait, à l’horizon 2030, atteindre 75 à 80 pour cent si les tendances actuelles se confirment. Dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes entre l’UE et l’administration Trump, il n’est pas exclu que l’énergie devienne, à terme, un levier de pression politique.

Ce constat dépasse la seule question énergétique. Il révèle un déficit de courage politique : celui d’innover dans notre manière de légiférer, d’ouvrir de nouvelles voies d’investissement, de repenser nos approvisionnements énergétiques et en matières premières, et de permettre à l’industrie de réduire ses dépendances. C’est ce même déficit qui menace aujourd’hui la capacité de l’Europe à inverser la trajectoire du déclin industriel et à faire de la compétitivité une réalité, et non un simple objectif affiché.

L’approche actuelle de la régulation européenne, notamment depuis le second mandat de la Commission présidée par Ursula von der Leyen, met l’accent sur la « simplification » — allègement des charges et rationalisation des règles. Cette orientation répond à une frustration réelle des entreprises, mais elle ne doit pas être confondue avec le courage politique ni avec une véritable innovation législative et institutionnelle. La vérité est plus inconfortable : la simplification consiste souvent à corriger des règles qui n’auraient jamais dû être adoptées telles quelles. Ce dont l’Europe a besoin aujourd’hui, ce n’est pas seulement de moins de règles, mais d’une innovation réellement disruptive dans sa manière de légiférer et de gouverner.

La disruption survient lorsqu’une innovation remplace un modèle existant. En matière réglementaire, elle apparaît lorsque la législation ne se contente plus d’ajuster l’existant, mais remet en cause des orthodoxies et redéfinit la manière dont la gouvernance s’exerce. Le courage requis n’est donc pas celui du démantèlement, mais celui de la construction : bâtir de nouvelles architectures juridiques capables de soutenir le renouveau industriel, d’aligner capacités industrielles et objectifs climatiques, et de positionner les entreprises européennes dans un monde où la sécurité économique devient un facteur politique central.

Si le mot courage a un sens en matière de politique industrielle, il ne réside ni dans des simplifications ponctuelles ni dans la multiplication de stratégies correctrices. Il réside dans la capacité à rompre avec des réflexes devenus inadaptés et dépassés. Si cette rupture ne doit pas rester abstraite, elle se traduit par des choix politiques précis, qui appellent un courage assumé. Au moins quatre actes s’imposent. Le premier acte de courage consiste à assumer que la base industrielle européenne doit être reconstruite, et que cela relève d’un choix politique. Pendant des années, l’industrie a été traitée comme une variable d’ajustement — tolérée lorsqu’elle s’adaptait, ignorée lorsqu’elle disparaissait. Une politique industrielle crédible commence lorsque la capacité à produire en Europe redevient un objectif en soi, assorti des moyens nécessaires — financiers, réglementaires et infrastructurels.

Le deuxième acte de courage consiste à reconnaître et à corriger des politiques de protection du climat, menées en solitaire et insuffisamment articulées avec l’industrie, qui ont déjà entraîné une perte de capacités productives. Or, une Europe désindustrialisée ne peut ni garantir son autonomie stratégique et ses capacités de défense, ni réussir la transition énergétique. Sans industrie, les politiques européennes — climatiques, énergétiques, sociales et de sécurité — cessent d’être des politiques de souveraineté pour devenir des politiques de dépendance.

Le troisième acte de courage consiste à traiter la sécurité d’approvisionnement comme un enjeu industriel central. L’énergie et les matières premières critiques structurent directement la compétitivité. Une politique industrielle ou commerciale moderne ne peut dissocier l’accès au marché intérieur de la sécurisation des flux qui l’approvisionnent. Cela implique de diversifier les sources, de conclure de nouveaux accords commerciaux et d’assumer que l’accès au marché intérieur devienne conditionnel au comportement des pays tiers sur les matières premières critiques.

Le quatrième acte de courage consiste à admettre que la question de la préférence européenne est devenue incontournable dans l’action publique. Elle appelle toutefois à une approche différenciée, fondée sur des critères clairs et sectoriels, afin de soutenir les capacités industrielles européennes sans restreindre l’accès des entreprises aux technologies de pointe ni aux chaînes de valeurs mondiales. Pour autant, la commande publique se doit de contribuer à aligner davantage les dépenses publiques avec les objectifs de compétitivité, de résilience et de souveraineté industrielles.

Ces actes de courage déplacent le centre de gravité de la politique industrielle européenne. L’Union s’éloigne d’une logique d’empilement de standards trop ambitieux et poursuivis de manière isolée pour assumer un renouveau industriel : reconstruire des capacités, sécuriser des chaînes de valeur et orienter les investissements et les échanges. Non pour se replier sur elle-même, mais pour peser à nouveau dans un monde où la compétitivité est devenue un enjeu de souveraineté.

Faire de 2026 « l’année de la compétitivité » ne peut rester une bonne résolution de début d’année. Elle doit devenir un moment de décisions courageuses et d’actions assumées. Mais ce courage ne relève pas seulement des gouvernements : il dépend aussi des électeurs, car le courage politique n’existe que s’il est reconnu et récompensé aux urnes. La compétitivité ne se décrète pas ; elle se construit, par des choix assumés et un courage partagé.

*Gaston Trauffler est ingénieur diplômé de l’ETH Zurich. Il exerce les fonctions de responsable des politiques industrielles au sein de la FEDIL.

Gaston Trauffler
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