Une étude révèle les comportements de consommation et d’épargne, mais aussi la (mé)connaissance financière

Prise de pouls

d'Lëtzebuerger Land du 25.12.2020

En septembre 2020 l’assureur allemand Allianz, associé à l’institut américain Qualtrics, a souhaité, selon ses propres termes, « prendre le pouls » des consommateurs et des épargnants au terme de la première vague de la pandémie. On ignorait que d’autres allaient survenir. Une enquête a été réalisée en octobre sur un échantillon total de quelque 7 000 habitants de sept pays (Allemagne, Autriche, Espagne, Etats-Unis, France, Italie, Suisse) via un questionnaire en ligne. Les questions ont porté sur l’évolution de leurs revenus et de leurs comportements d’achat et d’investissement, mais également sur leur niveau d’éducation financière. Sur ce thème crucial c’est la première étude d’envergure internationale menée depuis plus de dix ans.

En moyenne, trente pour cent du total des répondants ont enregistré une perte de revenu. Elle a été très marquée dans les pays ayant connu les confinements les plus stricts, ainsi que là où le tourisme pèse lourd dans le PIB. Ainsi, la proportion s’est élevée à 38,6 pour cent en Espagne et à 37,8 pour cent en Italie, alors qu’elle était plus faible en Autriche et en Allemagne avec respectivement 24,9 et vingt pour cent. Tous pays confondus, les femmes et les jeunes ont été particulièrement touchés. 32,7 pour cent des femmes interrogées ont connu une baisse significative de leurs revenus contre 27,1 pour cent des hommes. 37,8 pour cent des millennials ont également été dans ce cas, contre 27,2 pour cent du reste de la population. C’est en Espagne que les femmes ont été les plus affectées : 43,9 pour cent y ont déclaré que la pandémie a eu un impact sur leurs ressources contre 32,8 pour cent des hommes. Elles sont suivies des Italiennes avec 40,7 pour cent, contre 34,7 pour cent des hommes. Mais c’est en France que l’écart le plus important a été enregistré avec 38,8 pour cent des femmes déclarant perdre des revenus, contre 24,3 pour cent des hommes. Dans les autres pays, les pourcentages sont plus faibles, tout comme les écarts de genre. En Autriche il y a davantage d’hommes touchés (26,4 pour cent) que de femmes (23,3 pour cent).

Un résultat peu surprenant, sachant que les femmes représentent plus de 85 pour cent du personnel infirmier, cinquante pour cent des médecins et 70 pour cent des agents du secteur social dans le monde. Elles sont aussi très présentes dans l’hôtellerie et les services, très affectés par les confinements. Si les emplois occupés par les femmes sont à risque, leur indépendance financière et leur rôle au sein des ménages en subiront les conséquences, ce qui serait « un énorme revers pour l’égalité des sexes » déplore le rapport.

L’évolution des revenus pendant la crise a été aussi très différente selon les groupes d’âge, les « milléniaux » ayant été les plus touchés. Une situation très préoccupante en Italie, avec 49,4 pour cent de ces jeunes ayant déclaré un revenu en baisse, contre 34,3 pour cent pour les autres générations. Mais à nouveau, la plus large différence se rencontrait en France, où 47,3 pour cent des milléniaux interrogés ont signalé une diminution de revenu, 21 points de plus que dans les autres tranches d’âge. En Allemagne et en Autriche ils ont été davantage épargnés, avec dans chaque pays 28 pour cent de personnes dans ce cas. Ces chiffres inquiétants se retrouvent naturellement dans la consommation, avec là aussi une réduction plus marquée pour les femmes et les jeunes. Mais la baisse n’était pas due seulement à la diminution des revenus, car le manque d’opportunités d’achats pendant les confinements y est aussi pour quelque chose. L’étude s’est intéressée à la part respective de ces deux cas de figure selon les pays. Trois situations apparaissent.

En Allemagne, en Suisse et en Autriche, les répondants qui évoquent un manque d’opportunités sont nettement plus nombreux que ceux qui déclarent éprouver des difficultés à consommer. L’écart est flagrant en Autriche avec 33 pour cent contre six pour cent. En Allemagne le rapport est de 25 pour cent contre sept, et en Suisse de 28 pour cent contre dix. En Espagne et en Italie, la proportion est similaire mais les écarts sont plus réduits (dix points et quatorze points respectivement). La France et les États-Unis font bande à part, avec un faible pourcentage de sondés se plaignant de ne pouvoir consommer (moins de vingt pour cent) pratiquement égal à celui des consommateurs en difficulté, une perspective inquiétante pour la reprise.

Les résultats de l’enquête sur les comportements d’épargne sont en symétrie avec ceux enregistrés sur la consommation, avec néanmoins des éclairages intéressants. 21 pour cent des sondés ont augmenté leurs économies de précaution, ce qui se voit sans peine dans les chiffres publiés par les autorités bancaires nationales, mais un pourcentage équivalent (21,3 pour cent) dit avoir vu sa capacité à épargner réduite pendant la pandémie. De plus, de nombreux sondés ont déclaré devoir piocher dans leurs économies pour joindre les deux bouts : leur proportion est spécialement élevée aux États-Unis (27 pour cent), en Espagne (28,9 pour cent) et en Italie (28,1 pour cent), faisant craindre un recours accru à l’endettement si la situation devait perdurer.

Quant aux décisions d’investissement, elles semblent avoir été moins affectées que de nombreux observateurs ne le supposaient. Selon les auteurs de l’enquête, la crise sanitaire aurait été vue comme une parenthèse, certes douloureuse, mais pas de nature à changer les plans ou les préférences (voir encadré). La partie la plus intéressante de l’enquête concerne le niveau des connaissances financières des répondants, qui serait le facteur expliquant le mieux pourquoi certaines personnes sont mieux à même de faire face à un choc que les autres. Pour le mesurer, quatre questions relatives à différentes compétences financières (intérêts simples et composés, richesse nette, pouvoir d’achat) ont été posées. Seulement 28,5 pour cent de tous les sondés ont répondu correctement aux quatre questions, un résultat qualifié de « désastreusement bas ». Un chiffre tiré vers le bas par les mauvais scores en France (vingt pour cent), en Espagne (22,5) et aux États-Unis (25). Mais dans le pays le mieux classé, l’Autriche, on ne dépasse pas 36 pour cent.

Dans tous les pays un écart important a été observé au détriment des femmes : seulement 21 pour cent sont dotées des compétences de base contre 36 pour cent des hommes. L’écart est très marqué en Italie (21 points) et en Espagne (19 points), mais très faible aux États-Unis (huit points). L’enquête comportait deux questions sur la maîtrise de la notion de risque. « Les résultats donnent à réfléchir », écrivent sobrement les auteurs au vu de la maigre proportion, 27,6 pour cent des sondés, qui a compris le concept. On observe un écart de dix points entre la Suisse (33 pour cent) et les États-Unis (23 pour cent seulement) et de neuf points au détriment des femmes (23 pour cent de bonnes réponses contre 32 pour cent des hommes). L’aversion au risque n’est pas liée à sa compréhension : un niveau élevé peut se retrouver parmi ceux qui ont apporté de bonnes réponses comme chez les moins instruits. Elle est plus forte chez les femmes.

Les auteurs considèrent qu’un bon niveau de connaissances financières conduit à des investissements mieux orientés. Interrogés sur la manière d’investir mille euros, les répondants ayant des compétences financières préféraient les titres aux dépôts bancaires (35 pour cent contre 22). Les moins instruits en la matière ont répondu dans l’autre sens (27 pour cent contre 30). Ainsi, « les épargnants avisés sur le plan financier sont plus susceptibles d’éviter de tomber dans le piège consistant à investir dans des actifs supposés sûrs, mais déficitaires en période de crise des taux d’intérêt réels ». Plus inquiétant encore : les répondants manquant de connaissances financières sont plus susceptibles d’investir dans les crypto-monnaies (douze pour cent) que dans les produits liés à l’assurance (neuf pour cent).

Préférences stables

L’enquête Allianz a cherché à savoir si la pandémie avait modifié les préférences pour les actions et les produits d’assurance. L’intérêt pour les actions est stable : selon les pays, entre 65 pour cent (États-Unis, France, Italie) et 82 pour cent (Allemagne) des sondés indiquent qu’il n’a pas changé. Néanmoins, en Italie et en France, près d’un quart reconnaissent qu’il a baissé, pour cause de volatilité des marchés. La proportion n’est que de treize à 17 pour cent dans cinq autres pays et tombe à dix pour cent en Allemagne, où les préférences sont les plus stables.

En matière d’assurance, les chiffres sont plus surprenants car on pensait généralement que la pandémie sensibiliserait à l’importance de la couverture des risques. « L’enquête ne peut cependant confirmer cette hypothèse », car elle montre que la plupart des répondants (quarante à 64 pour cent) aimeraient garder la même couverture qu’avant. L’intérêt pour une meilleure couverture est visible aux États-Unis (26 pour cent) mais en Europe il ne concerne que douze à quinze pour cent des sondés. Dans certains pays, une proportion non négligeable des répondants se montrent même moins intéressés qu’auparavant : c’est le cas en Italie (47 pour cent), en France (42) et en Espagne (41). Mais un tiers des Américains, des Autrichiens et des Suisses sont aussi dans cet état d’esprit, probablement déçus par le rapport cotisations-prestations en cas de problème.

Georges Canto
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