Dans les coulisses de la musique (8)

L’art de la patience

d'Lëtzebuerger Land du 16.09.2022

Il sort de cinq semaines de congé ; un break « salvateur » pour cet homme de l’ombre sans qui, il faut bien le dire, les concerts de la Kulturfabrik ne sonneraient certainement pas aussi bien. Rencontre avec Boris Schiertz qui nous explique pourquoi travailler dans ce secteur n’est finalement pas aussi facile qu’on peut l’imaginer.

Il nous reçoit chez lui, dans un chouette appartement, magnifiquement décoré et où traînent, bien évidemment, quelques guitares et vinyles. Les yeux fatigués (il rentre d’un mariage), il se sert un espresso bien serré et nous raconte. « Petit, je me serais bien vu astronaute… ou menuisier. Mais finalement, c’est la musique qui a gagné. Dans un premier temps, c’était le théâtre grâce à mon père qui était metteur en scène. » Il se souvient avoir débuté très tôt, pour donner un coup de main pour faire la poursuite, c’est-à-dire éclairer et suivre un artiste avec un spot généralement placé en hauteur au fond de la salle. Après ça, la musique est arrivée dans ma vie avec les premières répétitions à la Kufa. « Un jour, Gilles, notre guitariste qui y travaillait, m’a demandé si je ne serais pas intéressé de bosser là… et voilà ! Mais en fait, jamais je ne m’étais dit qu’un jour, je serais technicien. »

Le jeune Boris apprend donc sur le tas, mais comprend très vite que la principale qualité pour faire ce job, c’est la patience. « La patience, la patience et encore la patience, oui. Et puis être attentif et savoir anticiper. Il faut aussi pouvoir comprendre la vision de l’artiste et, entre ce qui est réalisable et ce qui ne l’est pas, trouver le bon équilibre. Et, bien sûr, ne pas avoir peur de travailler. C’est bête à dire mais ce n’est pas un job pour les fainéants. » Un boulot très prenant comme celui-là, est-il compatible avec une vie de famille ? Il n’hésite pas : « Oui… à condition d’avoir un ou une partenaire consciente de ce que ce boulot implique comme sacrifices. Tu bosses quasiment toujours en soirée et, les week-ends. Quand les autres font la fête ou sont en famille, toi, t’es au boulot. Et quand tu bosses les vendredis soir, les samedis soirs, que tu enchaînes avec un festival, que tu bosses la moitié de la nuit, que tu fais trois concerts d’affilé, que tu y ajoutes le stress, la fatigue et le bruit… Oui, certaines fois, j’ai juste envie d’envoyer tout balader. » Avec son diplôme en génie civil, Boris pourrait sans doute avoir un métier moins stressant et mieux payé. « Et, contrairement à ce que les gens pensent parfois, faire de la musique – et vivre de la musique – est quelque chose de vraiment pas facile, pas non plus très « sûr » comme la crise du Covid-19 l’a prouvé. » Il constate qu’aujourd’hui, après les mois de privation, l’après Covid, ce n’est plus qu’une grande fête ! « J’habite en ville et, cet été, il y avait parfois jusqu’à six ou sept événements par soir ! C’était la fête partout. Cet été, j’ai presque eu envie de partir loin, un peu comme les gens qui habitent Avignon et qui partent le temps du festival. »

Tir à l’arc, curling… et Ice-T

Et pourtant, il faut y aller pour le perturber, Boris. Un calme olympien et toujours le sourire en coin, il avoue néanmoins manquer de temps. Et quand il en trouve, c’est encore la musique qui réapparaît. « Oui, mon temps libre, finalement, je le donne encore à la musique, soit avec mon groupe (il joue dans Kitshickers) mais aussi avec un nouveau projet métal que je viens de mettre sur pied et que je fais seul, chez moi. » S’il avait plus de temps, il aurait bien aimé faire du tir à l’arc et il avoue passer un moment à regarder le snooker et le curling. Il retrace : « J’ai été gravement malade il y a quelques années et je suis resté pendant trois mois à l’hôpital. C’était l’époque des Jeux Olympiques d’hiver et j’ai suivi le curling des qualifications jusqu’à la finale. Ça passait tôt le matin car, en fait, ça n’intéresse pas grand monde mais moi, j’ai tout regardé. »

On se dit aussi qu’avec autant de concerts sous le coude, des anecdotes et des situations étranges, il a dû en voir un paquet ! Il se souvient : « Il m’est arrivé souvent de me dire que je n’avais jamais vu ou vécu telle ou telle situation. Par exemple lors de la venue du groupe Body Count (le groupe d’Ice-T) à la Kufa. C’était le stress car le groupe jouait l’après-midi au Graspop en Belgique et venait ensuite directement à Esch. Il y avait donc du retard dans l’organisation. À un moment, je vois Ice-T assis sur mon flight-case. Et je dis à mon collègue que je vais aller le taquiner un peu. Et lui me dit : « Fais gaffe, c’est Ice-T, il est capable de te mettre un 9 mm sur la tempe ! ». Finalement, j’y suis quand même allé : « Mec, t’es assis sur mon flight-case et t’as pas le droit » Il m’a regardé, s’est levé et il s’est excusé. Je lui ai alors dit que c’était une blague et on a bien rigolé. »

Playlist

Premier disque acheté ou reçu ?

Reçus, il y en a deux : d’abord, le premier album des Beastie Boys, Licence to ill en 1986 et le Live in Dortmund des Toten Hosen. Premier album acheté, c’était le Use your illusion 1 des Guns ‘N Roses… et un disque de Bryan Adams dont j’ai oublié le nom.

La chanson qui te rappelle ton enfance ?

Pinball Wizard des Who mais, en fait, c’est tout l’album Tommy que je retiens et qui me rappelle mon enfance.

La chanson qui te fait pleurer ?

Beaucoup de choses arrivent à m’émouvoir, oui mais je n’ai pas vraiment un titre particulier à te donner…

La chanson qui te donne la pêche ?

Call me the breeze de Lynyrd Skynyrd mais la version de JJ Cale. Tu démarres ta voiture, tu entends ce morceau et t’es prêt à affronter tout ce qui va te tomber dessus dans la journée.

La chanson que tu ne peux plus entendre ?

Layla de Derek and the Dominos (avec Eric Clapton) mais c’est parce que le morceau a été utilisé dans les années 80/90 par une marque de voiture sur les chaînes allemandes. Et j’ajoute Wonderwall de Oasis que je ne peux plus entendre. Parfois, le fils de ma femme le met uniquement pour m’embêter… et ça marche !

La chanson que tu écoutes en cachette ?

La B.O. du jeu Cyberpunk et principalement un titre Hip Hop que je trouve excellent alors qu’on ne m’imagine peut-être pas forcément apprécier ce genre de musique. Mais il ne faut jamais avoir honte de ça…

Romuald Collard
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