Les entreprises privées et l'école publique

MS Schoul XP

d'Lëtzebuerger Land du 12.09.2002

100 913 élèves. Plus quelque 7 000 enseignants et personnels d'encadrement. L'école luxembourgeoise est non seulement le plus grand «fournisseur de services» selon une formule officielle consacrée depuis quelques années, l'explosion de sa démographie la transforme également peu à peu en un marché alléchant. Les premiers à s'en rendre compte furent, bien sûr, les commerçants. Coca-Cola était probablement la première entreprise multinationale à forcer élégamment la porte des écoles luxembourgeoises avec une offre astucieuse, celle de la mise à disposition de distributeurs frigorifiques et du suivi sur place avec recharge automatique des stocks. Zéro efforts pour les directeurs et concierges des écoles, cent pour cent de gain pour l'entreprise, par la vente d'une part, le conditionnement des élèves à la consommation quotidienne de boissons gazeuses sucrées de la firme sur leur terrain de vie même de l'autre.

Mardi, un autre quasi-monopoliste multinational a suivi très officiellement, l'école luxembourgeoise lui ouvrant fièrement les portes: le Syndicat intercommunal de gestion informatique (Sigi) a signé un accord-cadre appelé MS-KIS, pour Microsoft-Keep it simple, censé régulariser la situation de toutes ces écoles primaires qui utilisent les programmes de Microsoft sans avoir payé assez de licences, en copiant simplement un programme acheté sur tous les ordinateurs. Avec l'accord MS-KIS, les écoles auront le droit d'utilisation des programmes d'exploitation Windows XP, et des logiciels MS Office Professionnal et Encarta 2002 Reference Suite pour 26 euros par an et par ordinateur; les utilisateurs du système Apple/Mac - toutes ces écoles équipées d'I-Macs par exemple  - auront recours au seul Microsoft Office Mac pour 17 euros par an et par ordinateur. Les enseignants par contre bénéficieront gratuitement de la mise à disposition des programmes.

Un coup de génie pour Microsoft, qui se voit ainsi cautionné par le système même de l'école publique, promu par les responsables politiques au niveau local. Bien sûr que déjà maintenant, les programmes de la société de Bill Gates dominent de fait largement le marché, presque tous les PC dans le commerce fonctionnant sous Windows et les programmes Word ou Excell étant devenus synonymes de traitement de texte ou de feuille de calcul. Mais la nouveauté, c'est cette officialisation du droit du plus fort dans le système de l'école elle-même, et par là le conditionnement des élèves dès le plus jeune âge à cette seule marque de programmes. Adieu Claris, Netscape, Eudora et Linux! Comme les supermarchés nous font croire qu'il n'y a plus que des pommes Granny Smith et Golden en granit et sans goût, l'école publique participe désormais à limiter davantage l'horizon des élèves, à les formater selon les lois du marché. Et fait un pas supplémentaire en direction de la marchandisation de l'éducation, son entrée définitive dans la sphère marchande. 

Ce qui est d'autant plus paradoxal que la ministre de l'Éducation nationale, de la Formation professionnelle et des Sports, Anne Brasseur (PDL), n'a qu'un seul mot d'ordre en bouche: en arrière toutes! Pour la quatrième rentrée consécutive, elle prône le Back to basics!, son cri de guerre qui doit lui permettre de gagner la bataille contre l'échec scolaire et redresser les torts prouvés par l'étude Pisa. Dans une lettre qu'elle adresse aux parents des élèves qui entreront en première année du primaire lundi, elle donne de bons conseils de psychologue pour que la scolarité de l'enfant devienne un succès: transmettre le plaisir de lire, regarder intelligemment la télévision, surveiller les devoirs à domicile tout en accordant à l'enfant une grande indépendance pour le faire, apprendre le respect, la politesse et les bonnes manières à ses enfants, les motiver, veiller à ce qu'ils dorment assez et pratiquent des exercices physiques...  Cela se lit comme un manuel de base pour parents modèles. 

Aux enseignants, elle demande à ce qu'ils veillent à rétablir l'autorité de l'école. «Si les temps de l'autoritarisme et de l'éducation autoritaire sont révolus, il est évident que le laisser-faire constitue un autre extrême à éviter. Le respect de l'institution scolaire et ses tenants ne mérite pas d'être abandonné à l'incurie, bien au contraire,» dit la lettre adressée aux professeurs du secondaire. Lors de la conférence de presse de la rentrée 2002, mercredi, elle expliqua un peu plus en détail son souci: selon Anne Brasseur, l'école luxembourgeoise fut trop longtemps en proie à des excès d'expérimentations dans le domaine de la pédagogie, dérive qu'elle appelle «pédagogismes». Or, «si l'approche 'ludique' a prévalu ces dernières années, il est temps de redresser la barre, de rappeler aux enfants que l'école est aussi synonyme d'effort,» martela-t-elle. Et de citer ses collègues européens, de gauche à droite, de Jack Lang à Luc Ferry, pour prouver que partout l'on se soucie du fait que les élèves n'acquièrent plus aujourd'hui les connaissances de base que sont la lecture, l'écriture et le calcul à l'école. Le par coeur a lui aussi le vent en poupe.

Or, si des dérives sont indéniables, si l'école a du mal à maîtriser toutes les missions qui lui incombent - de plus en plus nombreuses, notamment avec les nouvelles formes de vie et d'organisation du noyau familial - Anne Brasseur ne veut pas la voir prendre en charge des rôles sociaux. L'accueil et la prise en charge des élèves entre midi et deux ou après l'école? C'est du domaine du ministère de la Famille, dit-elle, ou de celui des communes. L'école ne peut pas tout faire. Mais l'école publique peut et doit être le lieu où se crée le lien social. Lorsqu'elle n'est plus l'institution permettant un meilleur avenir aux enfants, leur garantissant un accès à la connaissance et les formant pour devenir des citoyens éclairés, elle perd son autorité naturelle. La dérive qui ne considère plus l'école que comme une machine à fabriquer des ressources humaines pour une économie en expansion, qui ne fait que chercher l'adéquation à cent pour cent des bacheliers ou apprentis aux besoins du marché du travail n'est guère discutée.

Une des conclusions les plus douloureuses de l'étude Pisa était que l'école luxembourgeoise, au lieu de les abolir, consolide les différences socio-économiques dont sont issus les élèves. Le mot d'ordre du ministère pour cette rentrée est donc: «une école plus équitable - une école plus responsable - une école plus performante». Anne Brasseur dit s'attacher particulièrement à ce que soient palliées les iniquités sociales, que tous les élèves aient les mêmes chances.

Stakhanoviste, Anne Brasseur a réussi durant ses trois premières années en exercice un grand exploit: elle a renouvelé, rajeuni, rationalisé et visiblement motivé l'équipe du ministère de l'Éducation nationale, qui est en train de réorganiser de fond en comble toute l'école publique. Standardisation des programmes de construction pour les infrastructures futures, analyse et refonte de tous les programmes dans tous les ordres d'enseignement (encore en cours), régularisation de la situation des chargés de cours du primaire, augmentation des effectifs du secondaire, réforme du cycle supérieur de l'enseignement secondaire - les nouvelles classes de quatrième, année de consolidation des savoirs, sont lancées cette rentrée -... la liste des réformes entreprises est déjà longue. 

La ministre sait que d'ici 2004, pour la prochaine campagne électorale, elle a une obligation de résultat. Sur ce tableau toutefois, le taux important d'échecs scolaires reste une constante qui n'a guère changé depuis son arrivée au pouvoir rue Aldringen. Voilà pourquoi il a été déclaré ennemi public numéro un de l'école cette année.

 

 

 

josée hansen
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