Rythmes scolaires

Effets d'annonce

d'Lëtzebuerger Land du 30.03.2000

Dans les prochains jours, les 118 bourgmestres luxembourgeois recevront une lettre du ministère de l'Éducation nationale, de la formation professionnelle et des sports (Menfps) qui leur proposera très officiellement trois solutions pour l'aménagement des horaires scolaires dès la rentrée 2000/2001, vu la réduction du rythme hebdomadaire d'une heure à 28. Les communes pourront soit additionner les deux heures du samedi matin au mardi et au jeudi, journées qui se termineraient alors à midi et demi au lieu de midi moins dix. Deuxième possibilité : elles pourront décider de garder les semaines telles qu'elles sont, y compris les samedis, dont un sur deux sera alors libre. Ou, dernière option, elles pourront ne rien changer du tout, sauf que le samedi, les cours se termineraient alors à dix heures. Mais quel maire pourra se permettre de ne rien changer, alors que le monde de l'enseignement primaire ne parle plus que de ça en ce moment ?

Depuis cette annonce impromptue d'Anne Brasseur, début mars, les lettres à la rédaction jouent au chassé-croisé dans la presse quotidienne, tous s'offusquent de ne pas avoir été suffisamment consultés. Le CSG (Chrëschtlëch-Sozial Gemengeréit, représentants communaux du PCS) demande dans un communiqué très virulent (daté du 23 mars) que la ministre retire sa proposition, lui reprochant de leur imposer un important investissement en infrastructures d'accueil et de manquer de concept pédagogique global.

« L'école, dit Anne Brasseur, ne peut pas tout faire. » Et que les activités péri- et parascolaires ne doivent pas toutes être offertes dans le même bâtiment, que donc l'accueil en dehors des heures de cours devrait se faire dans des structures spécifiques, sous la houlette d'éducateurs et du ministère de la Famille. Or il semblerait que le ministère de la Famille se sente lui aussi pris au dépourvu. Car la ministre de l'Éducation nationale a annoncé la réforme pour la prochaine rentrée, donc dans six mois, et le ministère de la Famille n'a guère le temps, ni l'emprise ou l'argent d'ailleurs, de réagir si rapidement. « Moi, je n'ai aucun pouvoir dans ce domaine, » estime la ministre Marie-Josée Jacobs (PCS), car les investissements à faire sont uniquement décidés dans et par les conseils communaux. 

Car, alors que la réduction du nombre d'heures de cours hebdomadaires est un décret politique venu d'en haut, les maires ne se laissent pas imposer un investissement supplémentaire. Déjà qu'il manque des centaines de chaises de crèches publiques et que la généralisation de l'éducation précoce d'ici cinq ans leur demande des investissements conséquents, pas toujours évidents à assumer pour les petites communes, alors leur demander d'installer en quelques mois des salles adéquates pour l'accueil après les cours, respectivement de généraliser les cantines scolaires, c'est forcément les brusquer. Dire dans des interviews que tout l'accompagnement du réaménagement des cours ne relève plus de la responsabilité du ministère de l'Éducation nationale mais de celui de la Famille, ce n'est pas se faire beaucoup d'amis dans ce dernier. Tout se passe comme s'il y avait de l'eau dans le gaz dans la coalition PCS-PDL, comme une absence d'action commune. Les éventuelles aides financières aux communes qui s'engagent à de tels investissements devront forcément être décidées en conseil des ministres.

Dans le brouhaha des réactions, ils est quasi impossible de déceler des positions claires des intervenants. Cela va de l'enthousiasme (Eltere mobiliséieren et le Syndicat national des enseignants, proches du PDL) au  rejet catégorique (Confapel, CSG) en passant par des mises en garde plus nuancées (OGB-L/SEW par exemple). Il y a, en plus, plusieurs groupes qui ne s'expriment pas. Les parents d'élèves issus de milieux moins aisés, où aller travailler à deux n'est pas un choix, et qui n'ont pas le temps de s'occuper de l'aménagement de l'horaire de leurs enfants. Et surtout les enfants eux-mêmes : ils sont les seuls à ne pas avoir la parole dans cette discussion, même si tout le monde feint d'agir « pour leur bien ». « Les enfants n'ont pas d'avocats, » regrette Marcel Bamberg, de l'Aktioun Human Schoul, et qu'il est en plus extrêmement difficile de savoir ce qui est le mieux pour eux, comme il est facile de les manipuler lors d'éventuels sondages. Dans ce sens, il n'a pas confiance non-plus dans les récentes recherches d'ergonomie scolaire, qui ne seraient pas toutes applicables à la situation luxembourgeoise (voir aussi notre article « Le monde change », d'Land n° 27/99, à consulter sur www.land.lu). Selon Marcel Bamberg, les enfants luxembourgeois sont de toute façon surchargés, et arrivent sans problème à 40 heures de travail par semaine, devoirs à domicile compris, ce qui est surtout beaucoup trop lourd pour les plus jeunes. Pour lui, supprimer simplement une heure de cours n'arrange rien, même si le samedi libre ne doit pas forcément nuire aux enfants. « Scientifiquement, affirme la ministre de l'Éducation nationale, rien n'est définitivement établi. » La réforme annoncée sera introduite dans toutes les communes à la rentrée, puis évaluée après un an. 

Il est vrai que dans le projet pilote à Hosingen, les parents d'élèves étaient globalement satisfaits après un an, que, selon l'étude d'évaluation du syndicat intercommunal Sispolo, 61 pour cent estimaient que la nouvelle grille horaire (tous les jours de 7h45 à 12h35) influençait positivement leur vie de famille, 90 pour cent affirmant que leurs enfants supportaient bien les cinq heures de cours matinaux. À Hosingen, cette nouvelle grille introduite en tant que projet pilote il y a deux ans, est surtout due aux difficultés de transport public pour les communes regroupées dans cette école centrale. 

Chaque commune est différente, estime Anne Brasseur, très attachée depuis sa carrière communale à la Ville de Luxembourg à l'idée d'autonomie communale. Or, elle oublie alors que tous les édiles communaux ne sont pas des pédagogues diplômés et agissent parfois selon des critères assez folkloriques. D'autres demandent une aide, une orientation pour organiser leurs horaires, aussi à l'intérieur de ce nouveau cadre de 28 heures, et se sentent, dans le cas de figure présent, plutôt abandonnés. Voilà pourquoi la Ligue luxembourgeoise d'enseignement préconise une solution nationale, qui attribue les mêmes chances et les mêmes prémisses à tous les élèves. 

La Confédération des associations de parents d'élèves (Confapel) quant à elle, reproche à la ministre d'avoir pris une décision prématurée. Une refonte plus globale, depuis la racine, de l'enseignement primaire, prenant en compte toutes les réformes cruellement nécessaires depuis 1912, et qui aurait pu contenir entre autres une reforme des horaires leur aurait semblé plus logique et conséquente. Dans ce cadre, une réforme des méthodes d'enseignement et d'évaluation fait elle aussi défaut, mais la scission du Menfp en deux, l'école des enseignants Iserp relevant désormais du ministère de l'Enseignement supérieur, n'a pas forcément facilité les choses. 

Or, depuis l'annonce d'Anne Brasseur de la réduction du nombre d'heures de cours , le débat semble toutefois s'envenimer et s'enliser dans une guerre des tranchées de politique politicienne. Et de retarder encore les réformes du contenu des ces 28 heures de cours et de leur forme.

josée hansen
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