Le tram coince sur Olos à Howald. Rien à voir avec le litige entre Flavio Becca et Éric Lux sur la répartition des terrains dans le fonds immobilier. Les deux promoteurs se disputent aujourd’hui sur leurs investissements en Slovaquie

Prochain arrêt : Bratislava

d'Lëtzebuerger Land du 23.09.2022

Marc Kleyr, Patrick Kinsch, Nicolas Thieltgen, Lydie Lorang. La crème du barreau s’était donnée rendez vous à la cité judiciaire ce jeudi au tribunal dans le cadre d’un référé peu ordinaire. Le litige (qui n’a finalement pas été abordé cette semaine pour cause de virus) porte sur la nomination cet été d’un administrateur provisoire, Yann Baden, pour gérer la société Belu Slovaquie. Belu ? Le nom de cette société de droit luxembourgeois rassemble les premières syllabes des patronymes de ses actionnaires : Flavio Becca et Éric Lux. Encore eux. Les deux magnats de l’immobilier local se disputent des investissements réalisés ensemble dans la capitale slovaque, bien loin des turpitudes de Gasperich. Depuis 2014, Flavio Becca et Éric Lux s’opposent devant les tribunaux sur la répartition des actifs qu’ils ont mis en commun dans le fonds Olos, notamment des terrains sur lesquels se développe le nouveau quartier Cloche d’or et vers lesquels le tramway se dirige à Howald.

À ce titre, leur litige dans Olos n’obstrue en rien la politique publique de mobilité douce. Le tracé passe bien par un terrain appartenant au fonds immobilier. En l’espèce, il déborde sur un immeuble acheté en 2007 au distributeur de boissons Munhowen, en bordure de voie ferrée, à coté du désuet magasin de tabac et alcool TAC. Le long de la rue des Scillas, l’emprise projetée pour le tram s’établissait initialement à 37 mètres. Avec ses pistes cyclables, trottoirs, couloirs bus ou espaces verts, le projet final s’étale sur une largeur de 48,5 mètres. Les quelque 1 300 mètres carrés à cet emplacement stratégique (entre le hub multimodal de Howald, son quartier résidentiel et la voie du tramway) valent de l’or. Le dédommagement proposé par l’État à Olos (moins de 10 000 euros, dit-on au Land) pour récupérer la bande de terre n’a pas emporté la conviction de l’administrateur provisoire du fonds Yann Baden (nommé en 2017). Le ministère de la Mobilité a enclenché une procédure d’expropriation qu’Olos conteste devant le tribunal administratif. Les plaidoiries sont prévues pour le 17 avril de l’année prochaine. À ce rythme et vu les recours possibles, le dénouement juridico-administratif interviendrait dans plusieurs années. Or le tram est attendu à Howald en 2023. Le ministre François Bausch (Déi Gréng) a prévu un plan B dans lequel le tramway traverserait le secteur problématique sur une seule voie au lieu de deux… impliquant des goulots d’étranglement dans le flux de circulation du tramway. L’affaire voisine sur la feuille de rôle du tribunal administratif du 7 février concerne un recours déposé par Jean Grün, propriétaire de la boutique de signalisation éponyme en face du terrain de Olos, côté rue des Bruyères. (Fun fact, Jean Grün est représenté par Alain Rukavina, ancien administrateur provisoire d’Olos.) Bétons Feidt, propriétaire de terrains un peu plus bas sur la rue des Scillas, a aussi déposé un recours (non pas contre le ministère de la Mobilité mais contre l’État). La partie demanderesse s’est désistée, nous dit-on chez Krieger & associés, l’avocat du groupe Feidt. Signe qu’un accord à l’amiable a été trouvé ? Le ministère de la Mobilité travaille parallèlement à la résolution de ces différends. « Et ass sou dass mir den Ament mat de Verhandlunge am gaangen sinn », nous informe-t-on au Héichhaus. La loi sur l’expropriation permet au gouvernement de sortir le chéquier pour convaincre les propriétaires récalcitrants. Revoir l’emprise (envisagée avec zèle, commence-t-on à reconnaître au ministère) qui a posé tant de problèmes aux propriétaires est une autre possibilité.

L’administrateur provisoire Yann Baden insiste dans un communiqué qu’il fait remettre au Land. Contrairement à ce que la presse écrit (« Le conflit entre millionnaires va retarder le chantier », a par exemple titré le Wort voilà un mois), « le différend judiciaire » entre les actionnaires d’Olos est « complètement étranger et n’impacte aucunement la relation entre Olos Fund et l’État ». Des réunions entre les parties ont été organisées pour « trouver un accord conforme à la réalité du terrain et aux règles de droit » pour transférer la propriété de l’implantation. L’administrateur Baden regrette que l’État mette « un temps considérable » pour répondre aux « considérations légitimes soulevées par Olos Fund ». Chez Ikodomos, le groupe d’Éric Lux, on est plus sceptiques quant au bon sens de l’administrateur provisoire. Depuis sa nomination, les représentants d’Ikodomos « ont été écartés de la gestion du fonds et n’ont reçu aucune information ni été contactés au sujet du tracé du tramway », clament-ils par l’intermédiaire de leur homme de confiance (et ancien rédacteur en chef de RTL Télé Lëtzebuerg) Alain Rousseau. « Il en résulte que le problème du tracé n’est pas une conséquence du litige Lux-Becca, mais un problème lié à l’administration provisoire du fonds par Me Baden », concluent les dorénavant résidents de la rue des Bruyères, à quelques dizaines de mètres de leur ancien siège de la rue Peternelchen qu’ils louaient avec Flavio Becca pour sa myriade de sociétés.

Le lien de confiance avec Yann Baden est rompu de ce côté-ci de l’actionnariat de Olos Fund. Et pour cause. Selon les informations du Land, l’administrateur provisoire a déposé en 2020 une plainte pénale avec constitution de partie civile de Olos, contre Ikodomos et ses administrateurs pour abus de biens sociaux. « L’instruction est en cours », indique-t-on à l’administration judiciaire. Selon l’accusation, le fonds aurait été lésé de plusieurs millions d’euros. Pas étonnant donc qu’en cette rentrée judiciaire, le clan Lux conteste la nomination du même Yann Baden à l’administration provisoire de Belu Slovaquie. Les derniers comptes de cette société luxembourgeoise publiés au registre de commerce sont ceux de l’exercice 2013. Ils ont été déposés en janvier 2016 alors que les relations entre Becca et Lux tournaient au vinaigre. En février 2016, le clan Becca gagnait une bataille judiciaire d’envergure sur le front principal : celui du fonds Olos. La juge Karin Guillaume prévoyait alors la réallocation des terrains logés dans le compartiment commun (pour des raisons fiscales ou d’endettement selon les versions) de la Sicav-Fis vers les compartiments privatifs des deux entrepreneurs en fonction de ce qu’ils avaient apporté l’un et l’autre initialement. Et non moitié-moitié comme il était écrit dans une clause du contrat-cadre que le le groupe Promobde disait ignorer jusqu’en 2014. Selon cet article 8 du contrat signé le 18 novembre 2010, les actifs devaient être alloués équitablement dans les compartiments privatifs s’ils étaient encore dans le compartiment commun au 31 décembre 2012. Selon le groupe Promobe de Becca, dans le board pack signé deux jours plus tôt par les administrateurs d’Olos Management (dont, outre les actionnaires Becca et Lux, le directeur général de la Spuerkeess Jean-Claude Finck ou encore l’homme d’affaires André Wilvert), la réallocation des actifs devait intervenir en temps voulu en fonction de l’avancement des projets. La partie Lux a fait appel. Mais dans aucune instance consécutive les juges n’ont démêlé les nœuds des apports d’actifs et leur réallocation… puisque le contrat-cadre est devenu caduque fin 2012.

Depuis 2015, le front judiciaire s’est considérablement élargi et a régulièrement occupé magistrature et avocats nationaux. Un pan de l’iceberg émerge à la faveur d’une plainte pénale déposée en juin et en cours d’instruction, comme nous le confirme l’administration judiciaire. Elle vise notamment Éric Lux, et ses associés slovaques, Zoltan Müller et Miroslav Konopka (un coureur automobile reconverti dans les affaires), tous à présumer innocents. Au sein du groupe Lucron, ils disent posséder 2,5 milliards d’euros d’actifs en portefeuille, ce qui le classe parmi les trois principaux promoteurs de Slovaquie. Éric Lux et Flavio Becca avaient attaqué ce marché ensemble au début des années 2000. La confiance était alors de mise. (Ils ont fondé Olos en 2008.) Après quelques projets menés à bien en Slovaquie via la société Lucron Development (Eden Park notamment), montée en 2005 avec Zoltan Müller, est créée en 2008 la société Belu Slovaquie. Les clés sont données à Éric Lux et à son partenaire slovaque. Réciproquement, la direction de la société Kurt Construction menant les projets immobiliers communs du duo au Luxembourg est confiée à Becca & co.

En 2009, les participations de Lucron Development, notamment dans les sociétés qui portent les projets réalisés et ceux en cours et qui avaient bénéficié de capitaux apportés par les deux Luxembourgeois, sont transférées à Belu. Celle-ci compte trois administrateurs du côté Lux et deux côté Becca. Ces derniers s’attendaient à être informés des décisions qui dépassaient le cadre de la gestion journalière. Les programmes immobiliers prennent forme, notamment l’ensemble Arboria à Trnava (1 500 unités de logement à une centaine de kilomètres à l’est de la capitale). En 2014, Flavio Becca et ses hommes s’étonnent de ne pas voir remonter à Luxembourg les liquidités générées par ledit projet. « Il apparaîtra alors progressivement que les représentants d’Ikodomos (…) ont, grâce à des manœuvres frauduleuses, détourné de leur objet initial un certain nombre de projets, à leur propre et seul bénéfice et au détriment de Belu et de Promobe, notamment à travers des sociétés créées à cet effet et leur appartenant intégralement », lit-on dans la plainte que le Land a pu consulter. Selon l’accusation et à plusieurs reprises, le risque lié à l’obtention des permis et au lotissement, était porté par Belu. Dès que la commercialisation prenait et que le programme devenait mature, les immeubles étaient vendus à Ikodomos au prix de revient, explique la partie assignante. Le clan Becca reproche en outre aux dirigeants d’Ikodomos d’avoir, en 2015, octroyé cinq millions d’euros de prêts de Belu à des sociétés liées au seul clan Lux pour lancer des projets (Male Krasnany, dans les faubourgs de Bratislava) qui seront plus tard soustraits à Belu, selon l’accusation. Le préjudice pour Belu s’élèverait à cinquante millions d’euros. Le préjudice pour la partie Becca, actionnaire à cinquante pour cent, à 25 millions d’euros. À quatre reprises depuis 2018, la partie Becca a intenté des procès pour bloquer des décisions prises par le conseil d’administration de Belu en septembre 2018, mars 2019 et janvier 2021, « contraires à l’intérêt de la société ». Le 18 décembre 2018 Promobe a même déposé une plainte pénale contre X pour détournement de fonds et abus de confiance. Après un classement sans suite en 2021, l’enquête a été rouverte, puis à nouveau abandonnée. « Sans justification », une « décision absurde », regrette les conseils de Becca qui ont fait appel.

Il reproche un schéma déjà identifié dans de dossier C2-C3 du nom des immeubles construits par le binôme de l’immobilier à Howald puis vendus par Ikodomos au mépris d’une clause commerciale qui imposait de partager les bénéfices (ou les pertes le cas échéant) des développements menés par les deux promoteurs. Ikodomos avait vendu C2-C3 et généré un profit de presque vingt millions d’euros. Promobe devait en obtenir la moitié. Ikodomos l’a contesté puis reconnu, mais a fait valoir que la créance de Becca sur Lux serait réglée dans un « clearing » global reprenant créances et dettes que les promoteurs ont chacun envers l’autre dans le cadre d’un « partenariat global », l’accord-cadre de Olos. Ce que Promobe conteste.

Côté Ikodomos, on s’offusque des manœuvres engagées. L’entourage d’Éruc Lux souligne que les quatre procédures civiles lancées en Slovaquie n’ont pas abouti. Idem au Luxembourg. « Aucune de ces procédures n’a été couronnée de succès », écrivent-ils au Land. La plainte pénale que l’équipe juridique de Becca vient de déposer au Grand-Duché serait « un acte posé en désespoir de cause ». « C’est un assemblage de contre-vérités et d’affabulations qui manque totalement de fondement, en réalité un piètre acte de nuisance orchestré par Flavio Becca », enchaînent les avocats d’Éric Lux. Ils voient en cette plainte une volonté « de discréditer les représentants d’Ikodomos à un moment où l’étau judiciaire se resserre autour de Flavio Becca. Celui-ci vient d’être condamné en appel dans l’affaire dite des montres, et risque sous peu d’être cité au correctionnel pour les abus commis en tant que dirigeant de Kurt Constructions, dont les comptes de trois exercices sociaux sous sa gestion et celle de Marc Streibel et Daniel Gillard ont d’ores et déjà été redressés par l’Administration fiscale pour quelque trois millions euros », détaille le clan Lux. Éric Lux estime que toutes les filiales slovaques ont été gérées « avec sérieux et aucun abus n’a été commis dans le cadre de leurs activités ». « Ceci a d’ailleurs été confirmé en juillet 2020 par le cabinet d’audit Deloitte qui a produit un rapport d’audit sur toutes les opérations critiquées par Promobe pour chacune des filiales slovaques et qui a certifié n’avoir constaté aucune erreur et aucune fraude », font-ils valoir. Côté Promobe, on rétorque que les auditeurs de Deloitte ont été dépourvus de moyens par les administrateurs exerçant le pouvoir sur Belu (le clan Lux), attestant eux-mêmes dans ledit rapport qu’ils n’étaient pas en mesure de détecter une fraude.

Pierre Sorlut
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