Université du Luxembourg

Much ado about nothing

d'Lëtzebuerger Land du 05.01.2006

Le soir du 23 décembre 2005, la veille du réveillon de Noël, Lydia Mutsch, maire socialiste d'Esch-sur-Alzette, se réjouit devant l'objectif de RTL Télé Lëtzebuerg, parle d'une «décision historique» et promet que la Ville d'Esch va tout faire pour participer à la construction de l'Université du Luxembourg à Belval-Ouest. Qu'elle va entre autres mettre en place un «groupe de travail» par le biais duquel «nous voulons aussi participer à l'orientation des programmes de cette Université». Imagine-t-on une administration communale décider des produits qu'Arcelor va réaliser sur son territoire? Certainement pas. Mais pour l'Université du Luxembourg, tout le monde est soudain spécialiste. «La perspective qui vous reste, monsieur le Recteur, avait prédit Erna Hennicot-Schoepges (CSV) lors des Assises de l'Université, en mars 2005, c'est de lutter pour plus d'autonomie de professer.» Retour sur une décision Les discussions sur les sites des infrastructures étatiques sont de celles qui passionnent le monde politique luxembourgeois. On se souviendra notamment de celles sur l'implantation du Centre national de rééducation, qui ont marqué les deux dernières législatures. Initialement prévu à Dudelange, le Centre a finalement été implanté au Kichberg sous le gouvernement CSV/DP; les travaux y sont en cours et devraient être achevés d'ici la fin de l'année. Depuis on n'entend plus parler de ce Rehazenter, mais le projet qui devait consoler le maire socialiste de Dudelange de l'époque, Mars di Bartolomeo, le Laboratoire national de santé, n'est même pas encore entamé. Or, depuis ces infrastructures de santé, plus éventuellement les luttes homériques pour l'implantation du Musée d'art moderne Grand-Duc Jean aux Trois Glands et de la Cité judiciaire sur le Plateau du Saint-Esprit, on n'avait plus connu de discussions aussi passionnées que celles des derniers mois sur l'Université du Luxembourg. Dans son accord de coalition d'août 2004, le gouvernement CSV/LSAP avait formellement retenu l'implantation de la Faculté des Sciences, de la Technologie et de la Communication à la Cité des Sciences à Esch-Belval, précisant que «dans un souci d'optimisation des ressources» seraient rassemblés «à moyen terme sur un site unique, situé sur le territoire de la Ville de Luxembourg, la Faculté de Droit, d'Économie et de Finance ainsi que la Faculté des Lettres, des Sciences humaines, des Arts et des Sciences de l'éducation.» Donc exit Walferdange, ancien siège de l'Iserp, institut de formation des enseignants, et qui abrite actuellement encore une partie des sciences de l'éducation. Un groupe de travail interministériel dont faisait aussi partie le recteur Rolf Tarrach, mis en place fin 2004, devait scruter les différents sites possibles sur le territoire de la Ville de Luxembourg – et se prononçait, peu avant les vacances d'été, pour un site unique à Limpertsberg. Stupeur et tremblements. Dans les coulisses, cela commençait à s'agiter. Michel Wolter, ancien ministre de l'Aménagement du territoire et actuel président du groupe parlementaire du CSV  (élu du Sud), se battait virulemment contre Limpertsberg, estimant ce quartier non-compatible avec les normes du IVL. Son collègue du LSAP, Ben Fayot (élu du Centre), restait un fervent défenseur du site de Dommeldange. La conclusion que tirait le ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, François Biltgen (CSV) en un premier temps des travaux du groupe de travail: il proposa au gouvernement de regrouper deux des trois facultés à Esch, à savoir la FSTC, mais aussi celle des Lettres, des Sciences humaines, des Arts et des Sciences de l'éducation – pour arriver ainsi à une division de soixante pour cent des étudiants prévus à moyen ou long terme à Esch et quarante pour cent à Limpertsberg. Ce seraient là, selon le rectorat, des ratios minimaux pour que naisse une ambiance de campus et pour encourager l'interdisciplinarité entre matières. Dans son premier City-breakfast sous la nouvelle constellation politique, le maire libéral de la Ville de Luxembourg, Paul Helminger, se dit satisfait de cette solution, estimant que surtout la Faculté de Droit, d'Économie et de Finance, la plus hardcore aux yeux de beaucoup de décideurs politiques, avait besoin de la proximité de la place financière et des institutions européennes situées sur le territoire de la capitale. Lors de la création de l'Université du Luxembourg, la ministre de l'époque Erna Hennicot-Schoepges, avait déjà essayé une première fois de l'implanter entièrement à Esch, mais s'était à l'époque heurtée à l'opposition des libéraux surtout, mais aussi d'un certain nombre de ministres CSV. La loi de 2003 définit maintenant expressément que le siège de l'Université est à Luxembourg. Stupeur et consternation C'est une des raisons pour lesquelles la Ville de Luxembourg n'en revenait pas lorsqu'elle apprit, le 23 décembre, que le gouvernement a changé d'avis. Ce jour-là, après des rumeurs s'étant amplifiées de jour en jour, le gouvernement avait décidé qu'à moyen terme, l'Université du Luxembourg serait regroupée sur un seul site, à Esch-Belval; que, donc, deux facultés y seraient implantées au plus vite, mais que, en attendant et jusqu'en 2009, celle de Droit, d'Économie et de Finance resterait au Limpertsberg. En 2009 – année des prochaines élections législatives –, il est prévu d'évaluer la mise en œuvre de la loi de 2003, donc on rediscutera en même temps des sites. «Mais ce que nous avons ici, c'est une décision très forte pour le Sud du pays!» se réjouissait le ministre lors d'une conférence de presse. Dans un communiqué du même 23 décembre, le collège échevinal de la capitale affirme avoir appris la nouvelle avec «stupeur et consternation», réaffirme «avec force la vocation universitaire de la Ville de Luxembourg» et promet qu'il «ne négligera aucun effort pour faire triompher le bon sens et ramener le gouvernement et les partis de la majorité à une position plus propice aux intérêts de l'Université et du pays». Les hostilités sont ouvertes – et la coalition DP/Verts appelle tous les cercles intéressés, dont l'Université et ses étudiants, à se joindre à eux dans cette lutte. Bien que François Biltgen s'en défende, les arguments de politique politicienne invoqués dans les couloirs pour cette décision sont nombreux. Un des plus plausibles étant que le CSV, en perte de vitesse dans le Sud, malgré quelques hérauts nationaux originaires de la circonscription, veut y reconquérir ses électeurs en investissant dans la région. Le deuxième, tout aussi crédible, est plus pragmatique: l'urbanisation de la friche de Belval-Ouest, qui avait été déclarée «priorité des priorités» par le précédent gouvernement déjà, a beaucoup de mal à décoller, les investisseurs privés se font attendre, les investissements publics ont pris du retard ou sont carrément gelés, comme les Archives nationales. L'annonce de l'implantation de l'Université dans son entièreté doit, à nouveau, être un signal fort – mais certainement aussi une raison de faire avancer les autres travaux d'infrastructures, que ce soient les routes ou la nouvelle gare ferroviaire.Pragmatisme Ce qui étonne, c'est la levée de boucliers suite à une décision «symbolique» du gouvernement, qui se situe dans la lignée de tous les indicateurs des dernières années. Le fait que Germain Dondelinger, professeur-attaché au minstère de l'Enseignement supérieur et auteur du projet de loi sur l'Université du Luxembourg, ait été nommé président du Fonds Belval après le départ de Fernand Pesch, n'est certainement pas un hasard: l'Université a toujours été conçue comme le centre névralgique de Belval. Début décembre, le Fonds Belval a lancé un avis de concours restreint d'architecture pour la construction d'un «bâtiment de l'enseignement de la Cité des sciences à Belval-Ouest». Le programme reste encore extrêmement vague, la seule indication concrète étant la surface de quelque 36000 mètres carrés. Quatre bureaux d'architecture sur les douze qui participeront au concours, ont déjà été sélectionnés, et parmi eux, on compte les plus en vue: les Autrichiens Baumschlager et Eberle, les Anglais David Chipperfield Architects, Diener [&] Diener de Suisse et surtout Zaha Hadid, la reine du déconstructivisme, qui a son bureau en Angleterre. Le Fonds Belval veut de toute évidence une architecture forte, de qualité internationale. Interrogé sur ce concours, Germain Dondelinger se réjouit d'ailleurs qu'avec deux facultés, ces infrastructures communes comme notamment les auditoires, seraient utilisées plus rationnellement. Le plan pluriannuel d'investissements du gouvernement prévoit quelque 150 millions d'euros pour ces travaux. Dans le meilleur des cas, elles pourraient accueillir les premiers étudiants dès 2010 car le terrain appartient déjà à l'État. Mais il reste à écrire et voter la loi. Alors que les étudiants (Unel, Acel et la nouvelle Luxembourg Student Organization, Lus) se réjouissent de la décision pour un site unique, tout en regrettant ne pas avoir été consultés, le rectorat semble aussi s'accommoder de cette nouvelle orientation. Dans son papier stratégique pour le développement de l'Université d'ici 2015, présenté début décembre1, le recteur Rolf Tarrach estime que le manque de place sera un des grands problèmes pour le développement des activités de l'Université dans les prochaines années. «There is no good university without good infrastructures,» y écrit-il (p. 7), avant de s'exprimer aussi pour une bonne bibliothèque. La Bibliothèque reste d'ailleurs un des grands problèmes de l'Université: selon François Biltgen, le gouvernement reste attaché à l'implantation de la future Bibliothèque nationale et universitaire au Kirchberg. Mais les travaux ne commenceraient certainement pas avant 2010, car d'ici-là, le bâtiment Schuman reste occupé par les institutions européennes. Or, même à moyen ou long terme, on imagine mal un étudiant qui aurait trois heures de disponibles entre deux cours prendre plusieurs trains et bus pour venir d'Esch au Kirchberg pour bouquiner un peu.

1Le papier de Rolf Tarrach est disponible sur le web sous www.uni.lu.

 

 

josée hansen
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