Artiste protéiforme depuis 70 ans, aussi mystique que facétieux, à 92 ans,
Alejandro Jodorowsky déploie son énergie à faire bouger les lignes et les consciences. Rencontre dans le cadre de sa séance de psychomagie au Centre Pompidou-Metz

L’art, pour guérir le monde

d'Lëtzebuerger Land du 05.11.2021

La vie d’Alejandro Jodorowsky a des allures de roman. Rien d’étonnant à ce que le genre autobiographique ait nourri sa créativité, dans le livre (La danse de la réalité) comme au cinéma, avec le triptyque La danse de la réalité (2013), Poésie sans fin (2016) et Le voyage essentiel (en cours d’écriture). Il est né au Chili et a débarqué en France en 1953. On l’a vu tour à tour clown, marionnettiste, maître du tarot, pantomime, poète, écrivain, dessinateur, dramaturge et metteur en scène au théâtre, scénariste de bande dessinée (une référence du genre fantastique et science-fiction, née avec L’Incal dessiné par Mœbius – une adaptation au cinéma serait à l’étude), peintre… Et cinéaste, auteur d’un cinéma délirant, baroque, sexué et sanguinolent, tel son western psychédélique El Topo ou le voyage ésotérique et mystique d’un vagabond aux faux airs de Jésus, le cultissime La Montagne sacrée.

Il a collaboré avec le mime Marceau, fréquenté André Breton et les surréalistes avant de créer le mouvement Panique avec Roland Topor et Fernando Arrabal, travaillé sur la première adaptation de Dune en 1975 (le projet avorté a fait l’objet d’un superbe documentaire Jodorowsky’s Dune en 2013)… Si l’artiste a toujours fasciné, figure iconoclaste de la contre-culture culte pour certains, mystificateur pour d’autres, l’homme interpelle derrière le créateur d’univers mystiques, psychanalytiques, oniriques, surréalistes, métaphysiques ou spirituels.

Jodorowsky était au Centre Pompidou-Metz le mois dernier dans le cadre de la programmation célébrant les dix ans de l’institution. Entre la projection de son dernier film-documentaire Psychomagie, un art pour guérir (2019) et une conférence autour de l’œuvre de PascALEjandro, l’entité qu’il forme avec sa femme, Pascale Montandon, l’artiste proposait une séance de psychomagie collective. Une première dans de telles circonstances. « Tout le monde a participé, sans exception. Du coup on va tenter de reproduire ça ailleurs de temps en temps. » L’expérience avait quelque chose de bluffant, devant un public de tous âges, mi-admirateur, mi-curieux. Embarqué par un homme au caractère jovial, presque enfantin, dont seule la démarche trahit parfois son âge « Ce n’est pas moi qui me mets en spectacle, c’est la personne qui fait l’exercice », explique-t-il.

Dans son documentaire, Jodorowsky défend l’art comme guérisseur des consciences. « L’art va enfin être utile. Les temps sont tellement terribles. On peut pas changer le monde directement mais on peut commencer par soi-même. À quoi sert l’art si ce n’est pas pour développer la conscience ? » Pour cet amoureux du Tarot qui a aidé gratuitement « des milliers de consultants » (il rejette le mot patients), la psychomagie vient compléter la psychanalyse. « Les mots sont bons pour comprendre ce qui se passe, mais ne soignent pas. L’acte, si. C’est l’erreur de Freud : il ne touche pas le malade. Au contraire, la première chose c’est de toucher, de prendre dans les bras. Il ne faut pas se limiter. La vie se construit autour de nos limites et nos qualités. On doit s’accepter tel que nous sommes. On doit travailler sur nous-même pour ouvrir notre cage car rien n’est figé. Je ne suis pas, je suis en train d’être, de me compléter. »

Le grand sujet autour duquel semble s’articuler toute l’œuvre de Jodorowsky c’est notre cage. Il explique : « La cage c’est l’ego. Ce qui a été formé par la famille et la société, par l’histoire. On pense que les mots sont la réalité, on vit dans un monde verbal. L’ego est dans l’intellect, l’éducation. Comment on a été traité lorsqu’on était un fœtus, quels étaient les problèmes des parents. Si on est conçu comme une tâche à accomplir, si on n’est pas désiré, on porte déjà un problème. Si on n’est pas protégé, c’en est un autre. Ou si un des parents est incapable de nous aimer. Si on ne reconnaît pas l’enfant pour sa propre valeur, on va l’obliger à être ce qu’on n’est pas. Et lui interdire d’être ce qu’il est. Il faut guérir de tout ça, savoir se regarder. Connais-toi toi-même, c’est la première loi de la philosophie grecque. Tout est unique, et partie d’une seule chose. Même le pire est nécéssaire. Lorsque je te regarde, je ne te critique pas. Je te vois et je vois tes limites. Je vais t’aider à quitter la cage, à trouver la liberté d’être ce que tu es. »

Jodorowsky imagine des actions métaphoriques qui peuvent guérir. Des rituels scénarisés qui vont directement parler à l’inconscient pour générer des processus d’autoguérison, des métaphores agissantes. Chaque rituel est conçu en fonction de la personne en souffrance. Pour lui donner le moyen de renouer le dialogue avec les couches profondes de son psychisme. Guérir n’est alors rien d’autre qu’envoyer des informations au corps pour qu’il active lui-même ses processus d’autoguérison.

Pour autant, l’œuvre de l’artiste a longtemps visé à bousculer les consciences, plus qu’à les guérir. C’est une tragédie qui le poussera à voir les choses différemment. « Je vivais dans mon monde mais un jour un de mes fils est mort d’overdose (en 1995, ndlr). J’ai porté cette perte deux années durant en me demandant à quoi sert l’art. Est-ce que je faisais ça pour la gloire, l’argent, le pouvoir, mon ego  Suis-je un clown de la société ? Une crise absolue, qui m’a paralysé. Au final, ce que je n’ai pas fait pour mon fils, j’ai décidé de le faire pour les autres. J’ai fait un travail spirituel, je suis passé par tout, religions, initiations, magie, chamanisme, psychanalyse... »

Pour finir par déceler dans l’art des finalités insoupçonnées. Le chaman ou le magicien n’utilise-t-il pas les arts comme des outils pour s’adresser à l’inconscient ? Dans ces rituels, le contenu symbolique importe moins que la relation à l’autre. « Le processus est plus important que l’interprétation. » Laquelle peut parfois apparaître contestable aux yeux d’un témoin non averti. « L’art sert à guérir les maladies spirituelles pas les maladies physiques. S’il ne guérit pas, il n’est pas vrai. Tout acte doit être créatif et terminer par un détail qui affirme la vie, non la mort. » Il poursuit : « L’art te permet de montrer ce que tu es, son but n’est pas d’applaudir un individu qui fait de l’art. C’est l’œuvre qui est de l’art. L’artiste doit s’unir à la totalité. Tout est un. Quand je me reconnais moi-même, je reconnais la totalité. Je ne suis qu’une manifestation d’une partie de l’univers. Si j’étais religieux, je te dirais qu’on est une particule divine. Trouve ton dieu en toi et tu es illuminé. Satori, nirvana ou peu importe comment tu l’appelles, c’est arriver à ton être essentiel. Être illuminé ce n’est pas avoir trouvé quelque chose, c’est trouver ce qu’on est, ton union absolue avec le tout. On se libère de la cage, c’est la liberté. »

Il y aurait comme une logique esquissée à travers le parcours de Jodorowsky. Son film documentaire emprunte ainsi plusieurs extraits de ses films, de La Montagne sacrée et Santa sangre jusqu’à ses deux derniers, autobiographiques. La psychomagie aurait-elle donc toujours été présente dans son œuvre ? « Chaque personne naît pour développer quelque chose tout au long de sa vie. On naît dans l’univers pour l’offrir. Ce n’est pas moi qui le fait, mais mon inconscient. J’étais né pour faire ça et, simplement je l’ai fait. (…) Il n’y a pas de passé ou de futur mais un présent continuel qui se transforme. La mémoire n’est pas réelle, ça s’est passé mais ce n’est pas le passé. C’est un élément que tu peux changer selon ton point de vue, et surtout ton point de vue sur toi. »

Il ne faut pas voir pour autant en Jodorowsky l’un de ces gourous autoproclamés du nouvel âge. Son sourire et son regard malicieux suffiraient à en désamorcer l’envie. « L’idée de cage vaut pour le monde aussi. Nous sommes les esclaves absolus d’une économie qui nous assassine et détruit la planète. Nous sommes au bord d’une catastrophe climatique et de la perte absolue des valeurs humaines. Le but de l’art aujourd’hui est le développement de la conscience et de la liberté. Être libre, c’est connaître réellement et en finir avec les préjugés quels qu’ils soient. »

Pour l’heure, et malgré ses 92 ans, son travail purement artistique reste prolifique. Outre l’écriture du dernier volet de son autobiographie au cinéma, il travaille sur une BD, Cosmopirate et finalise le troisième tome de la bande dessinée Les fils d’El Topo qui sortira dans six mois chez Glénat. Il expose les œuvres de PascALEjandro avec sa femme Pascale. « Un couple doit produire quelque chose. Alors on a fait notre fils ! C’est le sens de ces œuvres, notre création commune, sans limite. »

Un autre projet lui tient à cœur qui vient à la suite de sa démarche de psychomagie. « J’écris un livre qui s’appelle Psychotranse. J’y explique comment entrer dans soi-même. Tu deviens l’amour, tu deviens un guerrier, tu deviens la mort. C’est comme les religions primitives où tu es possédé par un dieu. Mais avec la psychotranse, tu apprends à être possédé par ton être essentiel. Le livre sera terminé d’ici la fin de l’année. » Une façon de parfaire sa postérité, lui qui nourrit une conscience aigüe de ce qui subsistera. « Seuls mes livres utiles resteront peut-être, comme mon manuel de psychomagie ou “La voie du tarot”. Je ne suis pas terrestre mais je suis conscient que je vis pour un temps donné. Le mien peut arriver bientôt, mais juste mon paraître, la matière reliée à la nature. La goutte va retourner à l’océan. Pour l’heure, je remercie l’immense présent. »

Christophe Prévost
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