Projet de loi portant création de l'Université

Balbutiements

d'Lëtzebuerger Land vom 05.12.2002

Le mot «nouveau», affiché à la verticale à côté du petit bouton brun sur la gauche de la page d'accueil du site web www.cu.lu clignote ; en cliquant dessus, on arrive à la page intitulée Recrutements: «Le Centre universitaire de Luxembourg se propose de procéder prochainement à des recrutements. Les postes à pourvoir sont des postes académiques (marqué en grand). De plus amples informations seront bientôt disponibles sur ce site. L'appel à candidatures sera publié dans la presse écrite.» Cela rappelle les grandes pancartes que les promoteurs immobiliers placent sur leurs chantiers lorsque des appartements ou des surfaces commerciales sont encore disponibles à la vente.

Mardi 3 décembre, la ministre de la Culture, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, Erna Hennicot-Schoepges (PCS) a déposé le projet de loi n° 5059 «portant création de l'Université de Luxembourg», une loi-cadre extrêmement générale qui vise avant tout une uniformisation et l'intégration de toutes les structures d'enseignement supérieur et de recherches balbutiantes depuis la création des Centres de recherche publics en 1987 et la dernière réforme de l'enseignement supérieur de 1996 dans trois grandes facultés. La faculté des Sciences, de la Technologie et de la Communication regroupera l'actuel département des sciences du Centre universitaire ainsi que les activités de l'actuel Institut supérieur de technologie du Kirchberg; à moyen, voire long terme, son siège sera transféré à Esch-sur-Alzette, dans la très ambitieuse Cité des sciences et de l'industrie, à créer sur la friche de Belval-Ouest.

La faculté de Droit, d'Économie et de Finances, qui gardera son siège à Luxembourg-Limpertsberg, regroupera et développera les activités des actuels départements de droit et d'économie, de formation juridique et des études en gestion et en informatique du Centre universitaire. Alors que Walferdange - future ville universitaire elle aussi! - regroupera le coeur de la faculté des Lettres, des Sciences humaines, des Arts et des Sciences de l'éducation, faculté qui inclura aussi bien les activités des départements de lettres, des sciences humaines et de formation pédagogique du Centre universitaire que celles de l'Institut supérieur d'études et de recherches pédagogiques (Iserp, actuellement déjà à Walferdange) et celles de l'Institut d'études éducatives et sociales (IEES, Fentange).

On peut donc considérer qu'il ne s'agit que d'un maquillage, d'une réorganisation des embryons d'enseignement supérieur et de recherche existants pour les mettre au niveau d'un environnement international exigeant. Mais la révolution est que désormais, on parle exclusivement de l'Université de Luxembourg, alors qu'en  avril 1997 encore, le Premier ministre Jean-Claude Juncker (PCS) avait affirmé avec emphase dans un entretien accordé au mensuel forum (n°175) être «fanatiquement contre une université luxembourgeoise», avant tout de peur d'un «inceste académique»

Cinq ans plus tard, la présidente de son parti et ministre de l'Enseignement supérieur a néanmoins su «vendre» le projet à ses collègues de gouvernement, visiblement très réticents. Il a fallu défendre le projet de loi à trois reprises en conseil des ministres avant qu'ils l'acceptent. «Il n'a pas été si facile de convaincre mes collègues du gouvernement d'aborder ce projet avec assurance et dynamisme, expliqua la ministre lors de la présentation du projet de loi à la presse, jeudi dernier. Nous ne devons pas avoir peur ou être frileux, mais en même temps, nous ne devons pas perdre de vue nos limites». 

Robert Mackel, sémillant conseiller du gouvernement en la matière, ne se lassait de marteler que le Luxembourg n'était pas prêt pour une université complète. Erna Hennicot-Schoepges, quant à elle, veut poser un signe, symboliser la volonté du Luxembourg de se tourner vers l'avenir, d'intégrer le paysage universitaire européen en adhérant aux grands principes définis en 1999 à Bologna. Et s'opposer au brain drain de l'étranger, qui attire les chercheurs et enseignants luxembourgeois brillants pour lesquels le Luxembourg n'offre aucune carrière académique - il n'y a qu'à aller voir à Trêves pour retrouver nombre de professeurs et enseignants luxembourgeois.

Le projet de loi fixant les grandes lignes de l'Université de Luxembourg a mis du temps à voir le jour. Il a été écrit lorsque le gouvernement tablait encore sur une croissance importante, et, ironie du sort, a été présenté en tant qu'université construite sur la recherche alors même que les chiffres de la croissance économique - et par la suite du budget d'État - furent revus à la baisse, amputant notamment le Fonds national de la recherche (FNR) de 1,204 million d'euros par rapport aux 9,038 millions prévus dans le projet de budget initial - l'intervention du FNR étant une des huit sources de revenus possibles de l'Université de Luxembourg prévus dans la loi (art. 45). «Oui, dit la ministre, mais il demeure que le budget alloué à la recherche affiche une des plus importantes croissances de cet exercice. Nous devons nous garder de décapiter les projets d'avenir pour le Luxembourg. Il ne faut pas oublier que la recherche dans différents domaines peut encore attirer des activités économiques, notamment industrielles.» 

Dans cette perspective, elle prône aussi l'ouverture de l'Université de Luxembourg aux capitaux privés, que ce soient des dons et legs (point d/ de l'art. 45) ou des revenus provenant de l'activité de recherche ou de contrats conclus avec des sociétés externes, etc. La principale ressource de l'établissement public Université de Luxembourg restera toutefois la contribution financière annuelle allouée par le biais du budget d'État; en 2003, le Centre universitaire recevra ainsi onze millions d'euros. La ministre prône pour la mission de service public de cette Université et donc pour la gratuité des cours - «ce sera une université pour les bons étudiants, pas pour les riches» -, n'excluant toutefois pas que certains cursus très spécialisés, comme la Luxembourg School of Finance, puissent exiger le payement d'un minerval. À la LSF, il est de plus de 17000 euros, somme que même la Commission parlementaire en charge de l'enseignement supérieur trouve «très élevée» dans son avis sur le budget d'État pour 2003. 

De toute façon, la Luxembourg School of Finance, qui a commencé son activité lors de cette rentrée, est vue d'un très mauvais oeil par la communauté académique. Dans une lettre ouverte à la ministre de tutelle datée du 14 octobre dernier, l'Association des enseignants et chercheurs des établissements d'enseignement supérieur (AECS) s'étonne du fait que la LSF, qu'elle considère comme le pré carré des banques, puisse déjà se vanter d'être une partie de l'Université de Luxembourg, alors même que cette dernière n'est pas encore créée: «par quel procédé une institution peut-elle faire partie d'une autre qui n'a encore aucune existence officielle?»

Si le projet de loi ne touche aucunement l'organisation des Centres de recherche publics, elle n'aborde d'ailleurs pas non plus l'existence d'autres prés carrés comme ces instituts «de recherche» et «d'études» plus ou moins publics et transparents comme l'IEEI (Institut d'études européennes et internationales) d'Armand Clesse (recevant 380000 euros en 2003), le Centre de recherches et d'études européennes Robert Schuman de Gilbert Trausch (70000 euros) ou encore le Centre d'études de populations, de pauvreté et de politique socio-économique (Ceps) de Gaston Schaber, le mieux doté avec 4,5 millions d'euros. Ces trois instituts dépendent directement du ministère d'État et leurs missions sont loin d'êtres claires.

Ce que le projet de loi règle, par contre, ce sont les structures de fonctionnement et de prise de décision: les cursus seront organisés selon les principes définis à Bologna, soit bac+3 (bachelor), bac+5 (master) et bac+8 (doctorat ou PhD). Les étudiants ne sont pas seulement encouragés, mais carrément obligés d'être mobiles: l'Université de Luxembourg (UdL) intègre l'ECTS, l'European credit transfer system, un système d'échange d'unités de valeur définissant exactement quel enseignement correspond à quel unité de valeur. Ce qui permettra aux étudiants de collecter les crédits dans différents pays et à différentes universités pour compléter un cursus véritablement international. 

Cette mobilité intra-européenne est surtout efficacement promue par le système des bourses Erasmus de l'Union européenne - la commissaire luxembourgeoise Viviane Reding s'est faite la chantre de cette mobilité. De toute façon, les étudiants luxembourgeois sont par la force des choses amenés à être mobiles puisque dans le moyen terme, l'UdL n'offre pas d'enseignements de deuxième cycle.

D'autres principes fondateurs arrêtés dans le projet de loi sont l'interdisciplinarité, la symbiose entre enseignement et recherche - UdL et CRP auront des interfaces extrêmement perméables, selon leur statut, les enseignants recrutés à l'UdL avec des contrats de droit privé ont une obligation de faire de la recherche -, la coopération internationale encourageant aussi la mobilité des enseignants et des chercheurs, le multilinguisme (allemand, français, anglais) ainsi que l'accompagnement des étudiants. Si tout se passe comme prévu, c'est-à-dire si le projet entre en vigueur dès la rentrée 2003/2004 comme le souhaite la ministre, et si les enseignements se développent selon les voeux du ministère, les quelque 2800 étudiants inscrits au Luxembourg en 2001/2002 pourraient presque tripler d'ici quinze ans. Selon les prévisions, il pourrait atteindre le nombre de 4000 étudiants d'ici sept ans déjà. En exemple, les responsables du ministère aiment à citer l'Université de Limerick en Irlande, qui créa une université ex nihilo sur une friche industrielle et arriva à attirer 8000 étudiants en dix ans.

Toutefois, le Luxembourg n'est pas encore prêt du tout pour assurer un accueil convenable aux étudiants, le problème le plus flagrant étant la pénurie cruelle de logements pour étudiants. Un programme d'action dans ce domaine doit être présenté dans les prochaines semaines. Or, d'autres aides devraient être réformées, notamment le système de bourses, par exemple pour étudiants étrangers, avant tout ceux venus des pays tiers. Cela fait partie des encouragements d'une activité universitaire.

Toutes ces grandes lignes de développement sont tellement vagues dans le projet de loi sur l'Université de Luxembourg, tellement imbues de bonne volonté, qu'on ne peut qu'être d'accord. Toutefois, ce qui suscite déjà l'opposition du monde académique, une semaine seulement après la présentation du projet de loi, ce sont les seuls points concrets: ceux des structures du pouvoir. Ainsi, l'Université de Luxembourg sera régie par un Conseil de gouvernance composé de sept membres, dont quatre «ont exercé ou exercent des responsabilités universitaires», tous devront être choisis «en raison de leur compétence» et ne devront en aucun cas exercer une quelconque fonction dans l'Université de Luxembourg. «Nous voulons séparer les pouvoirs entre ceux qui décident et les acteurs de l'Université,» explique la ministre.

Or, les syndicats d'enseignants, aussi bien l'OGB-L/SEW que l'AECS, craignent que ce Conseil de gouvernance ait trop de pouvoir et en abuse: il ne décide non seulement des grandes orientations et la politique générale de l'Université, entre autres en arrêtant les contrats d'établissement sur quatre ans à signer avec le gouvernement - qui définit e.a. les enveloppes budgétaires à allouer au développement des activités de l'UdL - mais il prend également toutes les décisions d'ordre personnel (nomination et révocation des professeurs notamment), fixe l'organigramme, les rémunérations, etc. Les enseignants toutefois aimeraient légitimement être associés à cette prise de décision vitale.

Le chef de l'exécutif, dépendant directement du conseil de gouvernance, sera le Rectorat, dirigé par un recteur flanqué de trois vice-recteurs, d'un directeur administratif et d'une commission consultative scientifique. Ensemble, ils assurent la gestion journalière des trois facultés. Déjà, dans les couloirs, les candidats au poste de recteur se pressent et font du coude. En troisième lieu seulement, sous le rectorat, vient le Conseil universitaire, qui est le seul à être composé de membres élus démocratiquement: représentants du personnel enseignant, des personnels administratifs et techniques etc. - voire même des étudiants, qu'on semble soudain découvrir. Or, les pouvoirs de ce Conseil universitaire sont extrêmement réduits, il a avant tout le droit d'émettre des avis, qui ne sont toutefois contraignants pour personne. 

«De toute façon, le gouvernement garde toujours le dernier mot, affirma encore Erna Hennicot-Schoepges lors de la présentation du projet de loi. Nous ne voulons en aucun cas émettre un chèque en blanc à une instance incontrôlable: par le biais des contrats d'établissement sur quatre ans, c'est le gouvernement qui va décider du développement de l'Université. Il faut que nous réduisions les craintes des opposants à l'Université de Luxembourg.»

Le point faible du projet de loi est probablement celui-là: l'approche défensive, les nombreuses clauses et limites devant empêcher ceux qui, visiblement, ne sont toujours pas pris au sérieux, ces prototypes de «chercheurs fous», de dépenser les deniers publics. Ce qui ne rime pas avec des termes comme «centres d'excellence» ou «prestige de l'Université» qui reviennent tout au long de l'exposé des motifs. Comme si quelque part, dans l'esprit du «bon sens» à la luxembourgeoise, l'érudit, le savant, le professeur restaient toujours un peu suspects. «Zevill gescheit ass domm» avait affirmé une affiche du journal satirique Den Neie Feierkrop. 

Et il est vrai que peut-être un jour, une vraie communauté académique pourrait commencer à questionner les fondements et les fonctionnements de la société luxembourgeoise, il est vrai que mai 1968 fut le plus vital dans la communauté estudiantine parisienne... Mais c'est probablement d'un peu de contestation que le microcosme du micro-État aurait le plus besoin.

 

 

 

 

 

josée hansen
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