Le député Franz Fayot (LSAP) met en garde contre la « posture centriste », défend son bilan ministériel et revient sur ses années chez Elvinger Hoss Prussen

« Si on ne pose pas les grandes questions socio-économiques, à un moment donné, on n’aura plus de raison d’être »

Franz Fayot, ce lundi dans son bureau à la fraction socialiste, tenant un exemplaire d’Indignity,  le dernier livre de  la philo
Foto: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land vom 27.02.2026

d’Land : Le LSAP fait un peu pâle figure dans l’opposition. Comme s’il était assis dans la salle d’attente du pouvoir.

Franz Fayot : Avoir une stratégie pour le retour au pouvoir fait toujours partie du jeu politique. Il faut analyser les Muechtoptiounen. Mais avant tout, il faut se demander ce que l’on aimerait faire différemment et formuler des propositions concrètes.

Les coalitions CSV-LSAP ont structuré le paysage politique pendant des décennies. Avec Luc Frieden, cet axe semble brisé. À moins que vous placiez vos espoirs dans le CSV du Sud, c’est-à-dire dans Gilles Roth, Marc Spautz et Laurent Zeimet ?

On ressent un malaise chez le CSV, une sorte de crise d’identité. L’économie sociale de marché et le dialogue social, constitutifs de l’ADN du parti, ont été remplacés par un narratif axé purement sur le marché et la dérégulation, censés favoriser la croissance et le trickle-down. Je ne pense pas que ce soit innocent. Luc Frieden incarne une forme de libéralisme un peu autoritaire. En substance, il dit que dans une économie où il y aura de moins en moins de croissance – et il s’agit là d’un phénomène séculaire, je crois – les investisseurs doivent continuer à faire des profits, même si les inégalités se creusent. Or, à partir d’un certain niveau d’inégalité, le capitalisme devient de plus en plus autoritaire…

Si c’est ainsi que vous voyez la politique actuelle, je suppose que vous excluez une coalition avec le CSV de Luc Frieden ?

Les cartes seront redistribuées le soir des élections. En revanche, je ne pense pas que nous ayons intérêt à essayer de bien nous faire voir, en cautionnant d’une manière ou d’une autre cette politique-là. Nous ne devons pas mettre de l’eau dans notre vin par zèle anticipé, en pensant que cela nous permettra de mieux nous vendre par la suite. Or, c’est toujours une posture possible que de vouloir s’afficher centriste, en signalant : Regardez, nous sommes ouverts à tous les compromis.

Quelle est dès lors la perspective politique : Gambia 3 ? Avec quel projet politique en commun ?

Il faut dire que Gambia 2 a été quelque part sauvée par le Covid-19. La pandémie nous a poussés dans le rôle de pompiers. Mais elle a également créé des moments intéressants. Je me souviens par exemple de Pierre Gramegna qui a dit à plusieurs reprises qu’on voyait que l’environnement se regénérait très vite si on laissait le monde se reposer. Chez certains, il y avait donc une approche verte. Et je crois que c’était sincère. C’était cet espoir que le Covid-19 allait permettre une réorientation, une bifurcation vers une société plus pacifiée, plus sobre… C’est exactement l’inverse qui est arrivé. La lutte concurrentielle s’est exacerbée, se traduisant notamment par la montée de l’extrême droite et du racisme.

En amont des législatives 2023, on ressentait, chez une partie de l’électorat du DP, le désir d’en finir avec la coalition sociale-libérale, perçue comme trop écolo, trop à gauche…

Ce ras-le-bol était manifeste dans certains milieux ; je l’ai bien ressenti lors des débats sur l’économie. Il y avait un rejet total par rapport à certaines de nos propositions. La semaine de 38 heures par exemple a provoqué des réactions allergiques. Une partie de la clientèle libérale poussait pour une vraie politique wirtschaftsliberal. Cette ambiance était en phase avec la tendance européenne. On était toujours conscients que le DP représente certains intérêts économiques. Cela créait des frictions dès qu’on parlait d’encadrer le marché immobilier ou qu’on poussait pour plus de justice fiscale. Après, il y a également des gens au DP qui auraient préféré une coalition sociale-libérale à une coalition avec le CSV. Le DP a cette flexibilité, cette flexibilité idéologique. Bref, tout dépendra du rapport de forces en 2028…

À vos yeux, le LSAP devrait revenir aux essentiels, c’est-à-dire recommencer à parler d’économie politique.

Nous avons cessé de faire une critique socio-économique de la mondialisation, voilà le problème fondamental de la social-démocratie. On s’est contenté de faire quelques ajustements pour améliorer un peu la situation : « Tinkering around the edges », comme le dit la philosophe Lea Ypi. On peut toujours estimer que nous sommes tellement petits et insignifiants que nous ferions mieux de ne pas nous poser ces grandes questions. Mais si on ne le fait pas, à un moment donné, on n’aura plus de raison d’être. La droite pourra alors pleinement imposer son narratif sur la migration menaçant la société occidentale.

Mais c’est bien la social-démocratie européenne qui a porté les réformes néolibérales dans les années 1990 et 2000… Cette critique de la mondialisation libérale n’est-elle pas trop tardive pour être crédible ?

Oui, nous y avons effectivement participé… Mais il n’y avait pas vraiment une alternative à l’époque. J’en parlais récemment avec l’ancien Premier ministre danois, Poul Nirup Rasmussen, qui me disait : ‘À l’’époque on n’avait pas de plan b’. La fin de l’Histoire, l’économie de marché comme garante de la démocratie, c’était devenu le modèle unique.

Le cas luxembourgeois est un peu spécial. La place financière constitue une « raison d’État », a récemment proclamé le député ADR Fred Keup. Il n’a pas entièrement tort…

Alors oui, on peut dire : Nous sommes au cœur du réacteur de l’économie mondiale financiarisée. Mais on peut également approcher la question de manière moins dogmatique : Ok, nous avons besoin de la place financière, mais jusqu’où doit aller l’opportunisme ? Faut-il vraiment mener une politique purement clientéliste comme le fait le gouvernement actuel ? Une politique qui s’oriente exclusivement à l’aune de la compétitivité, via le régime des impatriés, les carried interest, les baisses de l’impôt sur les sociétés ? Une telle politique transforme peu à peu le pays en une entreprise…

Quasiment partout en Europe, la social-démocratie est en déclin, ou a été réduite à la portion congrue. En comparaison, le LSAP apparaît comme un exemple positif. Probablement parce que la rente offshore a permis de financer l’État providence ?

Cette rente a été rendue possible par la financiarisation de l’économie globale à partir des années 1970. Mais c’est un risky business model. Allons-nous continuer à nous baser entièrement sur quelque chose qui, un jour, pourra disparaître ? On le voit avec les pressions actuelles pour centraliser la supervision des fonds. On le voit aussi avec le tabac où les gens commencent à se poser des questions. Sans parler de la justice fiscale internationale, notamment vis-à-vis du Sud global.

L’ébauche du nouveau Grondsazprogramm socialiste fait passer à la trappe des revendications syndicales classiques, comme la « démocratisation du monde du travail » ou la réduction du temps de travail. Un des auteurs de ce texte, Max Leners, a revendiqué face au Tageblatt une approche « plus moderne » et « weniger gewerkschaftsnah ». Les syndicats ne sont-ils pas votre principal allié pour les questions économiques que vous dites vouloir prioriser ?

Je ne vois pas une telle distanciation. Mir si mir : Nous sommes un parti politique du côté des gens qui vivent de leur travail. On a donc un lien naturel et historique avec l’OGBL, et on est en dialogue régulier avec le front syndical qui s’est un peu miraculeusement constitué grâce aux circonstances. Pour moi, la cogestion dans les entreprises reste toujours complètement valable. Quant à la réduction du temps de travail, elle finira de toute façon par s’imposer, notamment avec la transformation du travail. Je suis optimiste que ces points vont, sous une forme ou une autre, trouver leur chemin dans le programme électoral. Ils ne doivent pas nécessairement figurer dans un programme de principes que je vois plutôt comme un statement of values.

Avez-vous encore l’ambition de redevenir ministre ?

Ma vie est meilleure sans être ministre. On a évidemment plus de firepower politique en tant que ministre, donc ça m’intéresse si je peux faire avancer des choses. Mais être ministre juste pour être ministre, cela ne m’intéresse pas. Je ne suis pas quelqu’un qui a absolument besoin de décorum ou de ce genre de choses.

L’Économie était en fait un portefeuille un peu ingrat pour vous, non ?

Le ministère de l’Économie a toujours eu cette fonction de fabrique d’idées au sein du gouvernement. Je pense à l’étude Rifkin ou au rapport Fontagné. Même si, au fond, l’économie est scindée en deux :  Il y a l’économie réelle, et puis l’économie financière, qui constitue de loin le secteur le plus lourd et qui relève, elle, du ministère des Finances.

Vous vouliez rompre avec l’approche productiviste de vos prédécesseurs à l’Économie en posant de nouveaux jalons écologiques et en plaidant pour plus de « sobriété ». Au niveau de la concrétisation en revanche, ça a coincé. Vous n’avez pas réussi à attirer des entreprises correspondant à ces idéaux d’économie circulaire et durable…

Mais j’ai essayé. Cette prise de conscience était liée au Covid. C’était l’époque où nous applaudissions les infirmières, les caissières et les personnes qui vidaient les poubelles. Nous commencions alors à réfléchir à la fonctionnalité d’une économie, mais également à des concepts comme la programmation ou la planification économiques. Attirer des entreprises du secteur de la durabilité au sens large me semblait une niche intéressante. Et je reste convaincu que c’est dans l’intérêt bien compris de toutes les entreprises d’intégrer la logique de durabilité dans leurs chaînes de valeur afin qu’elles puissent se préparer aux changements à venir, notamment à la décarbonation. En tant que ministre de la Coopération, j’ai visité l’industrie textile au Bangladesh qui fonctionne par l’exploitation des travailleurs, j’ai également vu les ravages climatiques, la désertification en Afrique notamment, et j’ai compris que tout cela était la résultante de nos économies de marché et que ce n’était pas soutenable.

Mais vos exercices de prospective ressemblaient à un exercice plutôt solitaire et théorique…

Ce n’était pas simplement une marotte intellectuelle de ma part. Cela s’inscrivait dans toute une dynamique. La pandémie et la crise énergétique posaient la question de l’autonomie stratégique, alors que Thierry Breton préparait son Net-Zero Industry Act. Il y avait un uptake sur ces questions…

Comment décririez-vous vos relations avec le milieu patronal ?

Tout le monde était gentil et civil. Mais je n’étais pas dupe : Le travail de scénarisation de Luxembourg Stratégie n’était pas quelque chose de très populaire dans ces milieux. J’ai eu des discussions avec la Fedil ou avec l’UEL. Mais elles avaient à l’époque encore un discours différent, plus ouvert. Aujourd’hui, il n’est plus question que de compétitivité. Aux yeux des fédérations patronales, les quelques réglementations qui existent encore devraient être édulcorées, voire abolies.

Votre prédécesseur à l’Économie, Etienne Schneider, s’est reconverti dans la consultance. Sa mini-firme (deux employés) a facturé pour 7,68 millions d’euros de « prestations de services » en 2024. L’ancien ministre s’est mis au service de Huawei et de deux oligarques russes sanctionnés par le Royaume-Uni. Pourtant la question de son exclusion du LSAP ne semble pas être posée ?

Je n’ai pas de responsabilités au sein du parti, ce n’est donc pas à moi d’en décider. Est-ce que je trouve ça bien ? Non, certainement pas, et je ne le fais pas moi-même. Est-ce un phénomène que l’on retrouve dans d’autres partis sociaux-démocrates ? Oui, et je pense que je n’ai pas besoin de les nommer. Vous savez, quand on est dans ce ministère, on a évidemment une proximité avec le monde des affaires. Chez certains, il y a visiblement la tentation de franchir le pas, une fois le mandat terminé. Mais je ne veux pas émettre un jugement ici…

Votre biographie a suivi le sens inverse. Vous avez pris vos distances avec la place financière. Est-ce que vous vous êtes gauchisé avec l’âge ?

J’ai effectivement travaillé dans un grand cabinet d’affaires. J’y ai commencé dans les années 90. J’étais moins politisé à l’époque, je faisais mon travail sans me poser beaucoup de questions. Cela a changé avec la crise financière, lorsque j’ai été nommé administrateur judiciaire pour une des banques islandaises. Les excès et dérives que j’ai pu y voir, cette cupidité sans limites et sans fin, qui est inscrite dans l’ADN du capitalisme, surtout celui de la finance…

Votre départ d’Elvinger Hoss Prussen (EHP) en 2015 était-il une suite logique de votre engagement politique ? Ou pour poser la question autrement : Peut-on être socialiste et associé chez EHP ?

Non, je ne pense pas. C’était peut-être possible dans les années 1990 et 2000, tant qu’on se limitait aux sujets sociétaux. Là, on peut trouver un terrain d’entente avec des personnes qui travaillent sur la place financière et qui ont une sensibilité de gauche ; et il y en a un certain nombre. Mais dès qu’on aborde les questions fiscales ou qu’on touche au cœur du problème de l’économie, des tensions se créent.

Bernard Thomas
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