Centres d’accueil : Les députés visitent, les réfugiés témoignent et le ministre esquive. Un reportage

« Je suis trop fâchée, je n’ai pas froid »

Résidentes du foyer de Soleuvre
Photo: France Clarinval
d'Lëtzebuerger Land du 27.02.2026

Il y a quelques semaines, une représentante de réfugiés ukrainiens avait publié des vidéos montrant les conditions d’hygiène déplorables dans le Centre d’accueil provisoire et au Bâtiment T, tous deux situés au Kirchberg et hébergeant respectivement 250 et 1 500 personnes. La réponse classique de l’ONA (Office national de l’accueil) évoquait la pénurie de logements et le ministre de la Famille, Max Hahn (DP), répondait par une opération de nettoyage pour calmer les esprits, tout en affirmant que l’hygiène devait aussi être l’affaire des résidents. Un coup d’épée dans l’eau.

La presse et les représentants de la société civile demandent régulièrement de visiter les structures d’accueil, mais une fin de non-recevoir leur est opposée, toujours au nom de la protection de la vie privée des habitants. Ainsi, lorsque les députés de la commission de la Famille ont annoncé la visite de trois centres ce lundi, l’opportunité semblait belle de rendre enfin compte des conditions de vie des réfugiés dans ce pays. Peine perdue : le responsable de la sécurité à Soleuvre a vertement congédié les journalistes présents, menaçant d’appeler la police, police qui a patrouillé toute la matinée devant le centre, une ancienne maison de retraite, « plus assez bien pour les vieux, mais assez pour les réfugiés », dixit Marianne Donven de l’initiative Oppent Haus.

La commission de la Famille a visité trois centres, dont deux que les députés avaient choisi :
Mersch et Soleuvre. Ceux-ci font l’objet de nombreuses plaintes à propos de la saleté, du manque d’intimité et du stress psychologique. Le ministère de la Famille a ajouté une étape dans un établissement modèle à Käerjeng où deux structures modulaires offrent chacune un toit à une trentaine de demandeurs d’asile.

Des vidéos ont circulé en amont de la visite, montrant une grande opération de nettoyage dans les établissements. Certains parlementaires ont indiqué que l’odeur des produits de nettoyage était encore perceptible dans l’établissement. « Si les députés venaient tous les deux mois, les lieux resteraient peut-être propres », remarque Serge Kollwelter de l’ASBL Ronnen Dësch – Vivre Ensemble avec ironie. En fait, les élus devraient avoir le droit de visiter les centres d’hébergement pour réfugiés sans préavis, afin de s’informer de la situation sur place, a-t-il ajouté.

En attendant le minibus qui amène les députés à Soleuvre, un groupe de femmes venant d’Érythrée, dont certaines mineures, est sortie pour s’entretenir avec les journalistes présents. Elles vivent à trente dans un seul dortoir. Certaines sont là depuis cinq ans, d’autres depuis quelques mois. Une partie a déjà obtenu le statut de bénéficiaire de protection internationale. Elles essaient d’aborder leur situation de la manière la plus transparente possible, à travers des vidéos de leur logement, en détaillant les nombreux problèmes auxquels elles font face : poussière, moisissure et saleté. Elles évoquent aussi les mauvaises odeurs, les lits étant trop proches les uns des autres et qu’il est presque impossible d’ouvrir la fenêtre. L’absence d’intimité leur pèse particulièrement. « Nous vivons, nous dormons, nous nous changeons dans cette unique chambre, sous le regard constant des autres, sans possibilité de repos véritable », commence l’une. Sur les films, on voit d’ailleurs qu’elles essayent de s’aménager un semblant d’intimité en mettant des draps comme rideaux autour des lits. Elles expriment leur frustration, leur colère face à un quotidien sombre. Interrogée sur le froid, une des femmes, en sandales, martèle : « Je suis trop fâchée, je n’ai pas froid. »

On leur a promis de transformer le dortoir en chambres de quatre personnes en érigeant des murs, mais les plans qu’elles ont vus les font douter : « On sera encore plus à l’étroit, puisque les murs prennent de l’espace. » Surtout, pendant les travaux, elles doivent être hébergées dans une salle de fitness où « il fait froid, et où il n’y a pas de sécurité ». « Le lieu où nous vivons ne ressemble pas à un espace de protection, mais à un espace de confinement », écrivent les concernées dans une lettre adressée à la Chambre des députés. Les conditions de vie « portent atteinte à notre dignité, à notre santé et à notre équilibre psychologique », peut-on lire dans une lettre similaire remise aux députés à Mersch. Les résidents y expriment leur gratitude d’avoir reçu la protection du Luxembourg, mais critiquent la propreté des structures, la pression psychologique, « l’alimentation insuffisante », et demandent aux responsables politiques d’agir.

À la fin de la visite à Soleuvre, le ministre Max Hahn est monté dans sa voiture pour esquiver les journalistes. Il est parti sans faire de déclaration. Il avait cependant répondu aux questions des députés à l’intérieur de la structure. Réponses qui ne satisfont pas l’opposition : « La discussion a été très décevante. Le gouvernement n’y a ni plan ni stratégie. Il improvise toujours, en demandant aux communes d’aider de manière volontaire », a critiqué Marc Baum (Déi Lénk). Il considère que le centre à Mersch est « à la limite de la dignité humaine ».

Visiblement bouleversée par la visite, Djuna
Bernard (Déi Gréng) lance : « C’est une image du Luxembourg dont je ne suis pas fière. » La députée verte estime que le Luxembourg n’a toujours pas réussi à mettre en place un mécanisme de répartition équitable, qui obligerait les communes d’assumer leur part de responsabilité : « Cela devra se faire en fonction du nombre d’habitants et de l’indice socio-économique des différentes communes. » Elle invite le gouvernement à mettre en place un plan pluriannuel en la matière. La structure décentralisée et de taille réduite, mise en place à Käerjeng, pourrait servir d’exemple : « Cela prouve que c’est possible de proposer autre chose ».

Un « plan pluriannuel » figure pourtant dans l’accord de coalition de 2023 : « Le gouvernement demandera à l’Administration des bâtiments publics l’établissement d’un plan pluriannuel afin de construire de nouvelles structures pour le réseau d’hébergement de l’ONA et d’évaluer les besoins de rénovation des structures existantes », lit-on à la page 186. Et le texte de promettre : « Les DPI seront répartis équitablement à travers le pays. Toutes les communes devront participer et être solidaires en ce qui concerne l’effort de créer des structures pour DPI. »

Lors d’une commission de la Chambre en septembre dernier, Max Hahn a pourtant exclu d’imposer aux communes une quote-part obligatoire d’accueil de réfugiés. Seul un tiers des communes du pays disposent actuellement d’une structure d’accueil pour les réfugiés. « Comment devraient fonctionner ces quotas si les conseils communaux n’en veulent pas », pointait le ministre libéral.

On a l’impression que certains députés n’ont pas vu les mêmes structures. La présidente de la commission parlementaire, Mandy Minella souligne à plusieurs reprises que les normes d’hygiène sont garanties et le nettoyage régulier. Elle feint ne pas avoir remarqué l’opération de nettoyage qui a précédé la visite. Elle ne sait pas non plus pourquoi la presse a été écartée, une décision de la Conférence des présidents de la Chambre : « Je n’étais pas présente lors de la réunion, je ne sais pas pourquoi il en a été décidé ainsi. »

La députée CSV Nathalie Morgenthaler ne veut pas précipiter les choses : « Si cela n’avance pas sur une base volontaire, il faudra envisager d’autres pistes pour peut-être amener les communes sur cette voie », énonce-t-elle, prudente. Son camarade de parti, Ricardo Marques déplore ce qu’il a observé. Que ce soit à Soleuvre : « Cela fait mal au cœur de voir ses femmes entassées dans un dortoir » ; ou à Mersch : « On ne peut plus se cacher avec du provisoire qui dure ».

Pas de plan pluriannuel, pas de quotas par commune, et peu d’espoirs pour offrir de meilleures conditions de vie dans les foyers. À travers un règlement grand-ducal inscrit à l’ordre du jour du Conseil d’État de mardi, l’Inspection du Travail et des Mines (ITM) devrait à l’avenir être déchargée de sa responsabilité de contrôle pour les structures pour réfugiés. Celui-ci sera transféré à l’ONA lui-même. « Un privilège d’auto-contrôle critiquable » selon Serge Kollwelter.

Devant le centre de Soleuvre, un bus ramène des enfants de l’école. Ils courent vers les journalistes présents et demandent ce qui les amène. « Tu vas me trouver une maison ? », « Tu vas nous sortir d’ici ? », interrogent, sérieuses, deux gamines.

France Clarinval
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