Théâtre

Pinocchio ou la fin de l’innocence

d'Lëtzebuerger Land du 15.01.2021

Début décembre 2020, Pauline Collet disait prier tous les saints pour que le confinement n’ait pas raison des premières dates de son spectacle, ce sont finalement les damnés qui lui ont répondu, les théâtres étant encore fermés au jour de sa programmation. Son spectacle est devenu une sorte d’œuvre maudite, à l’image de nombreux projets morts-nés ou reportés sine die en cette détestable année 2020. Pourtant, la jeune artiste et son équipe ont pu proposer à huis clos, une représentation au sortir de leur résidence dans le cadre du programme « Capucins Libre ». Devant une petite poignée d’invités, séparés les uns des autres de dizaines de fauteuils vides, Mentez-moi a pu trouver la lumière dans une première très propre et au symbole fort.

L’histoire de Pinocchio est clairement un monde de sensibilité et une aubaine pour les penseurs du spectacle vivant, tant ce conte décrit une palette d’images fantastiques, tant il livre un sous-texte précieux. Des adages de signifiance et de réaction qui sont comme des cadeaux si l’on se met à monter le conte sur scène. Et c’est à ce niveau qu’intervient Pauline Collet, après avoir opéré une réécriture moderne de la célèbre histoire.

Quand il est de nature bon et joyeux, accompagné de personnages bienveillants dans le conte originel de Carlo Collodi, chez Collet Pinocchio devient un personnage façonné par la peur de bien faire, l’angoisse d’être l’enfant modèle, le parfait boyscout. Créé non pas par le pauvre et solitaire Gepetto, mais par un couple, se comportant comme des enfants capricieux en montée de sucre, ce Pinocchio là est dévasté d’avance, par des parents intransigeants, cherchant l’enfant parfait pour décorer leur foyer. Encore plus vulnérable que chez Collodi, « Pino » chez Collet, en vient même à écraser Jiminy Criket, le grillon parlant, lui servant de conscience. Il se retrouve livré à lui même, à sa docilité d’enfant et sa grandissante capacité à faire le mal en toute innocence. Et s’il réussi facilement chez Collet à se dépatouiller des deux escrocs du conte – Renard et Chat – Pino arrive finalement à l’école, pour y apprendre à écraser les autres à n’importe quel prix, même celui du mensonge.

Et c’est là que se situe la rupture entre la version source, qu’a utilisé Collet, pour écrire sa propre vision du conte, loufoque qui se permet tout ou presque. Et alors que Collodi sous-titrait son œuvre « histoire d’une marionnette », avec son Mentez-moi Pauline Collet détourne le conte pour raconter le destin d’un gosse manipulé, formaté comme tant d’autres par une société d’adultes soit disant bien pensants… De cette réinterprétation du conte, naît un texte en saccade – très beau quoi qu’il en soit – qui ne connaît pas la poésie des tirades du théâtre classique, ou la percussion du contemporain, mais qui se joue sans chichis, s’entend sans ajout d’effet de style, de langue de bois ou de tournure alambiquées, sans explications superflues en somme, profitant de punchlines acérées et d’une dynamique de jeu en « tac au tac » d’un personnage à l’autre.

En fait, Pinocchio n’est qu’un prétexte pour l’auteure et metteure en scène de cette pièce, pour dériver vers une critique sociétale acerbe et bourrée des maux d’une génération. Une génération qui n’a que difficilement accès au travail, se noie dans la paperasse au moindre projet, vit dans une compétitivité omniprésente et surtout une génération à qui on demande de se taire, comme l’exprime ce Pinocchio, que tient Justin Pleutin avec entrain, « je parlerai plus, même si je pense plein de trucs ».

D’ailleurs, sans que l’un ou l’autre se détache, le trio d’acteurs (Justin Pleutin, Stéphane Robles et Delphine Sabat) agit ensemble avec une franche efficacité, au service d’une galerie de personnages cinglés, et d’un Pinocchio en mutation tout du long, de la crédulité de l’enfant, au goût du sadisme de l’adulte. Et puis, il y a une drôle de chose dans le « genre » de ces personnages qui ne montrent pas une franche féminité ou masculinité. Un point intéressant, quand on admet que le genre est une pure construction sociale, induite chez l’enfant dès l’achat des premiers habits ou jouets.

Mentez-moi est un beau spectacle. Car s’il semble s’éterniser dans la démonstration théâtrale, forte d’un rythme parfait et d’une occupation de l’espace totale, on y trouve les ingrédients des pièces contemporaines qu’on affectionne : une liberté d’action, une créativité non forcée, et le bonheur d’observer une troupe qui prend du plaisir à jouer le théâtre. Collet met en scène le formatage de jeunes à l’avenir sinistre ; fait de bureaucratie à outrance, de mise en concurrence, de rivalité ou de délation et son regard sur l’avenir de nos mômes est plutôt sombre. Mais malgré la critique acide au centre du spectacle – qui nous questionne sur le côté « tout public » – Mentez-moi, aussi barré soit-il, montre la même force que ces spectacles qui font progresser chez leur spectateur un sourire sincère jusqu’au derniers mots donnés.

Godefroy Gordet
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