Il faut avoir la peau dure pour s’exposer au Mouvement écologique (Méco). La biologiste Claire Wolff, 35 ans, y travaille depuis deux ans. À côté de Blanche Weber, le visage qui incarne le mouvement, elle était en première ligne pour présenter l’étude sur les pommes contaminées, coordonnée par PAN-Europe. Les analyses ont démontré que, des treize pays dans lesquels les échantillons ont été récoltés, les pommes luxembourgeoises étaient parmi celles qui contenaient le plus de résidus de pesticides. Le record de produits retrouvés sur une seule pomme (sept) revient même à un fruit local.
Ce n’était pas la première fois que Claire Wolff allait au feu, mais cette expérience l’a marquée. Par ses résultats, mais aussi par les retours de bâtons reçus à la suite de leur diffusion. « Ça a été dur, vraiment dur… Je ne pensais pas que cela prendrait cette tournure-là. Les réactions ont été très violentes », dit-elle. Commentaires acrimonieux sur les réseaux sociaux (« j’ai fait l’erreur d’en lire, au début… »), pauvreté des réponses institutionnelles… Une pluie de critiques s’est abattue sur le Méco. « Pourtant, nous n’avons fait que démontrer que quelque chose clochait et que la santé des producteurs et des consommateurs était mise en danger ».
« Les amis sont précieux dans ces moments-là », sourit Claire Wolff, qui assure avoir beaucoup appris de cet épisode. « J’ai mis en place des petites stratégies pour regagner de l’énergie, j’ai compris qu’il fallait prendre sur soi, être patiente… Les résultats positifs ne viennent pas d’un jour à l’autre. » Et puis, elle se félicite d’observer aujourd’hui les indices qui montrent qu’après les premières réactions sanguines, le dossier infuse au sein de la population. « J’ai lu un courrier des lecteurs dans le Wort qui posait les bonnes questions, ça fait plaisir. Nous avons aussi reçu l’un ou l’autre mail de personnes qui découvraient ce problème des pesticides et nous remerciaient de l’avoir rendu public. L’étude a créé des vagues, secoué les esprits. Je me rends compte que nous n’avons pas fait ça pour rien. »
Par les temps qui courent, il faut savoir s’en satisfaire. Après des décennies de lents progrès, pour la première fois depuis longtemps, la cause environnementale décline. Dans le premier numéro du Kéisecker (bulletin écologiste repris par le Méco), sorti le 1er septembre 1970, on peut lire : « Dès que l’homme intervient dans la nature, il en perturbe l’équilibre. Que, ce faisant, certaines espèces animales et végétales disparaissent ou soient menacées dans leur existence, dérange peu de gens. Que les humains se mettent eux-mêmes en danger, certains ne veulent tout simplement pas l’admettre. » Prenant connaissance de l’extrait, Claire Wolff soupire. « On est revenu plus de cinquante ans en arrière, c’est triste… Aujourd’hui, la solution que l’on a trouvée pour régler les problèmes écologiques, c’est de revenir sur les normes. Je ne comprends pas comment les décideurs peuvent agir ainsi en toute conscience. »
Blanche Weber a été la première employée du mouvement lorsqu’en 1987, le ministre de l’Environnement Robert Krieps (LSAP) offrait au Méco le financement de son premier emploi, un CDD de six mois dans le cadre des élections communales. Cette opportunité s’est transformée en une carrière complète, la militante devenant secrétaire générale, puis présidente (à titre bénévole) en 2003. Les agriculteurs lui reprochent d’évoluer dans une sphère idéaliste et de ne pas se confronter au réel. On l’accuse d’être fermée au dialogue et de manquer de diplomatie. Mais il est impossible de nier que le mouvement porte des arguments d’intérêt public.
Depuis quelque temps, Claire Wolff est de plus en plus présente à ses côtés. S’il n’est pas encore question d’une passation de relais, alors que Blanche Weber a célébré son soixantième anniversaire l’année dernière, le Méco souhaite faire évoluer sa structure. Idéalement, et si les finances le permettent, le mouvement voudrait renforcer ses effectifs et collégialiser son leadership. Pour développer sa trésorerie, une procédure est en cours pour transformer le nom de la « Fondation Oekofonds » en « Fondation du Mouvement écologique ». Ce gain de lisibilité devrait faciliter la collecte de dons.
Aujourd’hui, seules trois personnes sont employées pour travailler sur les dossiers, ce qui est considéré comme insuffisant en interne. Les bénévoles sont là, mais s’investir pour le Méco demande de solides compétences et beaucoup de disponibilités. Une professionnalisation accrue semble donc indispensable. Claire Wolff en sait quelque chose, avant d’y être embauchée, elle a été bénévole. « Je connais cette exigeance», sourit-elle.
Elle se félicite d’être passé dans le camp des lobbyistes. Avant d’arriver au Pfaffenthal, la biologiste de formation travaillait au Sicona, le syndicat pour la protection de la nature réunissant quarante communes du centre et de l’ouest du pays. « C’était un job intéressant. Même s’il y avait beaucoup de travail de bureau, j’étais aussi sur le terrain pour réaliser les inventaires à partir desquels on créait des programmes pour protéger les milieux naturels et favoriser la biodiversité. »
La réalité avait toutefois commencé à doucher son enthousiasme. « On a beau faire tout ce que l’on peut, la plupart des problèmes ne peuvent se résoudre qu’au niveau politique », assure-t-elle. « Les zones protégées, par exemple, finissent souvent par être impactées par les surfaces agricoles voisines. Ce n’est qu’une question de temps pour que les pesticides et les engrais s’y retrouvent. Il n’y a que la politique qui puisse faire évoluer les pratiques. »
Sa passion pour la nature s’est manifestée très tôt. Claire Wolff a grandi à Grosbous, sa mère était institutrice et son père banquier. « Il y a un grand jardin chez mes parents, très fleuri. J’avais mon petit coin à moi, où je plantais ce que je voulais, dont une collection de quatorze variétés de menthes différentes. » Elle passait ses après-midis sur les bords de la Wark, qui passait à portée du regard de ses parents. Avec les enfants du village, elle construisait des barrages sur l’eau et allait explorer les prairies humides « où poussaient de magnifiques fleurs roses autour desquelles volaient de grandes libellules bleues. » Plus les années passaient et plus leurs explorations naturalistes les menaient loin de la maison. « Un jour, nous avons découvert une prairie avec énormément d’orchidées. C’était notre trésor, nous avions décidé de n’en parler à personne pour ne pas devoir partager cet endroit. Quelques années plus tard, j’en ai finalement parlé à ma tante, qui est professeure de biologie. Elle m’a appris qu’il s’agissait d’une aire de conservation de la nature bien connue. Je me souviens avoir été déçue ! »
C’est en évoluant dans ce cadre qu’elle a pris conscience de la fragilité de la nature. « Au fil des années, sur une période de dix ou quinze ans, je me suis rendu compte que le nombre de fleurs et d’insectes diminuait. Ça me rendait triste, c’était si beau… »
La situation ne va pas en s’arrangeant. Le 17 février dernier, le Luxembourg a été le deuxième pays au monde à franchir l’overshoot day. C’est-à-dire qu’en un mois et demi, le pays a dépensé toutes les ressources régénérables qu’il est capable de produire en un an, actant une situation de déficit écologique pour le reste de l’année. Seul le Qatar fait pire, à six jours près. Le Conseil supérieur pour un développement durable s’est fendu d’un communiqué doucereux : « Le jour du dépassement n’est pas fait pour culpabiliser, mais pour nous rappeler calmement que nos choix ont des limites. Le défi écologique et la transition énergétique doivent être perçus comme une opportunité de coopération et de transformation partagée ». Le Nohaltegkeetsrot évoque des solutions « en lien avec des thèmes tels que le bien-être, la résilience, l’inclusion sociale et les opportunités économiques. » Un texte de good cop qui, c’est sûr, n’a pas été écrit par le Méco.