À l’heure

d'Lëtzebuerger Land du 12.11.2021

Il est venu ce temps, celui de l’obscurité, des nuits longues, de la lumière qui se fait rare. Il est venu le temps de s’emmitoufler sous des couches espérant apporter la chaleur qui commence à se faire rare dès que l’on pointe son nez dehors. Il est venu le temps de remettre les pendules à l’heure, à l’heure d’hiver. En cette période où le sens et la raison n’ont plus leur place, où chaque jour est un jour passé, survécu, éprouvé, le changement d’heure ne tient finalement que de l’anecdotique, alors qu’il s’inscrit discrètement dans la lignée de l’absurdité ambiante. Petit rappel pour ceux qui ne vivent pas connectés, dont les horloges n’effectuent pas les changements par eux-mêmes, nous avons changé d’heure le dernier week-end d’octobre, comme chaque année, depuis les années 1980 et plus précisément partout en Europe depuis 1998.

Nous sommes enfin de nouveau synchronisés sur notre « vrai » fuseau horaire, nous faisant gagner une heure de sommeil ou de veille et nous privant de lumière dès le milieu d’après-midi. Les changements d’heures ont d’abord été instaurés au début du vingtième siècle dans un objectif d’économiser « de la lumière », de l’énergie, en décalant discrètement d’une heure au printemps, on allonge les journées et on va supposément au lit avant même d’allumer les précieuses lumières. Il a ensuite été abandonné puis réinstauré par certains pays au moment du choc pétrolier en 1973 pour, encore une fois, économiser la précieuse énergie qui nous éclaire dans l’obscurité. Ne devant durer que le temps de cette crise, le passage de l’heure d’hiver à l’heure d’été a finalement duré et perduré dans le temps, tout comme la crise qui semble, elle aussi, s’inviter durablement au cœur de nos sociétés et de nos foyers. Crise des énergies fossiles, des hydrocarbures, de l’écologie, des économies, des politiques, des croyances, crise des sociétés, crise sanitaire, crise de l’humanité.

Nous payons à prix d’or le luxe de pouvoir se chauffer, se déplacer, tout en puisant et épuisant nos dernières ressources vitales. Si seulement nous pouvions instaurer un changement d’heure pour nous sortir de ça, en un coup de cadran, on efface tout. C’est bien ce qu’il s’est pourtant produit en 2018, lorsque 83% des citoyens européens ont dit stop à cette mascarade qui ne semblait plus faire de sens. 2018, cela semble une éternité, en temps ressenti dernièrement, c’était avant, lorsque nous avions le temps et le loisir de réfléchir à cette question du temps. Il en avait été discuté en 2019, chaque pays membre de l’Union Européenne était alors libre d’exprimer son choix concernant son créneau préféré, visiblement le retour au naturel n’était pas une évidence dans ce débat, certains voisins étaient partants pour ne plus vivre sur le même rythme, tout au moins en ce qui concerne celui du jour et de la nuit.

Puis l’agenda, puisqu’on parle toujours de temps, avait prévu une application à la fin de l’année 2021, c’est-à-dire maintenant. L’heure a sonné. Et si nous avions vécu un moment historique sans le savoir ? Et si nous venions tout juste de vivre notre dernier changement d’heure ? Et si nos soirées estivales étaient, à partir de maintenant, toujours amputée d’une heure d’ensoleillement ? Et si nous avions de nouveau le luxe et l’oisiveté de réfléchir au temps qui passe ? Il est donc venu le temps de nous sortir de cette crise sans fin et sans fond, il est venu le temps de relancer la réforme avortée de l’abolition de l’heure d’été, il est temps de repenser le temps, de retrouver un rythme, n’importe quel rythme, tant régulier soit-il. L’heure d’hiver a bel et bien sonné, entraînant avec elle notre dépression saisonnière, nos carences supposées en vitamine D et autres minéraux, que nous nous précipitons d’oublier, emmitouflés sous la couette, en buvant un vin chaud au marché de Noël (oui cette année, si les planètes sont alignées, il aura lieu !) ou autour d’une raclette. Et bientôt, comme chaque année, au cœur des ténèbres, des lumières vont apparaître partout où l’on passe, à chaque coin de rues, à chaque fenêtre, dans chaque foyer, pour nous rappeler que le temps, lui, passe inexorablement, toujours au même rythme, quel que soit notre ressenti, quel que soit l’heure que nous avons choisi.

Mylène Carrière
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