Lundi matin, huit heures, le thermomètre affiche quelques degrés au-dessus de zéro. Thelma Gansberg travaille au bois, sur la commune d’Ettelbruck, avec Ann, une jument ardennaise. Aujourd’hui, elles débardent dans une parcelle de jeunes feuillus en semis naturel. Le débardage consiste à déplacer un tronc d’arbre depuis le lieu de son abattage jusqu’à l’endroit où il sera emmené par un transporteur, pour être ensuite transformé. On assemble de la sorte les « grumes » (troncs d’arbres ébranchés) ou « billons » (morceaux de troncs de 3 à 5 mètres) en « bottes » (tas de quelques grumes ou billons). Les bottes sont ensuite emportées par une machine forestière pour être chargées sur un camion.
Jeunes hêtres, chênes, frênes et merisiers poussent ici de manière serrée. Il faut se faufiler, slalomer entre les arbres et les taillis pour tirer les arbres abattus depuis le cœur des parcelles jusqu’au layon (cette percée rectiligne permettant de pénétrer dans le massif forestier pour en extraire le bois) ou au chemin forestier. C’est là qu’intervient la force de traction de la jument.
Débarder au cheval, constitue la mission principale de Thelma Gansberg, au sein de l’entreprise pour laquelle elle travaille depuis mi-novembre. Chez Beschbetrieb Stoltz, on effectue de nombreux travaux forestiers : de la plantation au commerce du bois, en passant bien sûr par l’abattage et le débardage. Pour Thelma, travailler comme débardeuse au cheval, représente une situation idéale, après plusieurs années à réaliser d’autres travaux forestiers (abattage, entretien...). Et le travail ne manque pas, car les exploitants qui proposent le service de débardage au cheval sont peu nombreux dans le pays, par rapport aux besoins de gestion d’une forêt durable.
Comme tous les matins à cette saison, Thelma tient le cordeau froid et humide dans sa main. Le cordeau, c’est ce guide unique, cette lanière de caoutchouc, qui lui permet de conduire Ann à travers la forêt. Selon la manière avec laquelle Thelma tire sur le cordeau, elle indique à Ann les directions à prendre. En effectuant des tractions courtes à répétition, Thelma demande à Ann d’aller vers la droite. En multipliant les tractions plus longues, c’est à gauche. Une traction maintenue (rapide ou progressive) demande l’arrêt. Le cordeau traduit le mouvement, de la main de la meneuse à la bouche de la jument. Sans quitter des yeux les pattes antérieures et l’orientation de la tête d’Ann, elle compose des phrases à l’aide des indications habituelles dans la profession, tant au Luxembourg qu’en Wallonie : ΄u ou΄aȷ (avancer) ΄o (stop) ou΄ar (gauche) en les associant à des indications verbales (« marcher », « doucement », « reculer » ...).
« Le cordeau est l’équipement principal dans le sens où il incarne la relation. En plus de la voix, c’est la relation que l’on tisse avec le cheval. Il est la continuité du corps du débardeur. Le but du débardeur est que le cheval fasse partie de lui et qu’il fasse partie du cheval, pour que le cheval comprenne toutes ses intentions et que lui comprenne correctement l’intention du cheval. Parce que parfois, le cheval va mieux connaître par où il faut passer », détaille Thelma Gansberg.
Ann, la jument, a déjà une carrière dans le bois. Elle a cinq ans et a déjà œuvré sur plusieurs autres chantiers avant de travailler avec Thelma. Ann reste cependant une jument de travail débutante, la connexion avec Thelma doit encore se renforcer : « C’est pour ça qu’il faut que je fasse doucement. Le but est que l’on soit à l’aise toutes les deux et que ce soit un plaisir et pas une contrainte, ni pour elle ni pour moi. »
Thelma Gansberg travaille comme bûcheronne et débardeuse à cheval depuis plusieurs années. Elle s’attèle ici à une première éclaircie de feuillus en semis naturel. Cette opération consiste à sélectionner, dans un peuplement (une parcelle forestière plantée d’essences déterminées : feuillus ou résineux), une série d’arbres que l’on va abattre pour favoriser la croissance des autres arbres. L’éclaircie permet ainsi d’ajuster, au fil de longues années, la composition du peuplement, son apparence et la qualité de son bois, notamment en éliminant les arbres malades, blessés ou moins développés que leurs congénères. C’est un chantier au sens propre du terme : les éléments (billons, branches, souches) sont en passe d’être réorganisés, déplacés. Ces mouvements induisent de nombreux risques, Thelma doit donc « penser pour deux ». Une fois que la débardeuse a réfléchi au chemin qu’elle va emprunter, tout en gardant un contact constant avec Ann, elle entame la traction de la charge. Sur les quelques mètres qui la séparent du layon, des risques se présentent partout : au sol avec les trous et irrégularités (branches, souches) ; à droite et à gauche avec les mouvements de branches lors du passage de Ann ; en l’air avec les branches et bois morts qui peuvent chuter sur les deux travailleuses. Thelma pense donc pour elles, mais aussi aux nombreux autres opérateurs des chantiers forestiers, qui travailleront à sa suite : « On peut dire qu’il y a un échange entre tous les intermédiaires de la forêt. Que ce soit le garde, le bûcheron, le débardeur, que ce soit cheval ou machine : tous les intervenants communiquent entre eux. Parce que si le premier fait bien son travail, le suivant aussi, puis le suivant et le suivant… »
Les bûcherons, qui travaillent aujourd’hui de concert avec les débardeurs, abattent, ébranchent et billonnent les arbres marqués par l’agent de l’Administration des forêts. Celui-ci contrôlera l’avancement du chantier en fin de matinée. Les billons serviront de bois de chauffage, à la transformation en papier ou en bois-énergie. Dans cette parcelle, il a sélectionné des arbres à abattre pour favoriser la croissance des individus les plus prometteurs, ceux dits « arbres d’avenir ». Les layons d’exploitation ont été dégagés de manière perpendiculaire au chemin forestier, tous les quarante mètres. Ce large espacement – habituellement, les cloisonnements ne sont espacés que de vingt mètres – permet de garder les forêts plus fermées et d’en conserver davantage l’humidité, face aux changements climatiques. En outre, cette organisation limite la possibilité d’une exploitation forestière mécanisée. Sur les sols lourds et humides de cette région, les machines forestières risquent d’abîmer le sol par tassement. En effet, le compactage des sols entrave la repousse des sylvicultures. « À plusieurs endroits, on a déjà replanté deux ou trois fois, mais ça ne reprend pas », explique l’agent. Dans cette perspective, le débardage à cheval favorise la conservation des sols et la durabilité des forêts.
Ce chantier implique également de nombreuses manœuvres. Pour les jeunes chevaux, ce n’est pas facile, parce que ça les fatigue. « Autant ils ont de l’énergie à fond le matin, autant en fin de journée, ils vont être vidés parce qu’ils auront beaucoup réfléchi, été attentifs, reçu beaucoup de stimuli. Il faut aussi que je fasse attention, de ne pas les pousser mentalement non plus, en plus de ne pas les pousser physiquement. »
Une fois la charge menée jusqu’au cloisonnement, Thelma dételle Ann et la guide à nouveau vers les billons suivants. Ces allers-retours se succèdent toute la journée, au son de la tronçonneuse qui tourne, quelques centaines de mètres plus loin. Thelma veille à prendre une pause aussitôt qu’elle perçoit qu’Ann en a besoin. À midi, c’est l’heure du repas : une couverture, du foin, du grain et de l’eau pour Ann ; un pique-nique et un peu de thé chaud pour Thelma. Ces moments de pause sont importants pour la relation entre l’homme et l’animal, mais aussi entre les animaux. Ce matin encore, Ann cherche son collègue hongre, un cheval castré, absent aujourd’hui : « Je vois que, parfois, la jument perd un peu la connexion avec moi parce qu’elle a envie d’être avec lui. Je vois que ce sont des chevaux très complices. Surtout elle, elle l’aime vraiment et à chaque fin de journée, ils se font des gratouilles. Ils sont toujours en train de se groomer avec une force incroyable mais une tendresse magnifique », constate la débardeuse.
Le bien-être du travailleur s’articule avec le bien-être de l’animal. Travailler en contact direct avec l’environnement forestier et le cheval est certes épuisant, mais peut également être synonyme d’apaisement, à plus long terme : « Je suis très anxieuse dans ma vie de tous les jours. Ce métier me force à me calmer et à accepter comment les choses se passent, dans l’instant. Depuis que je travaille au cheval, et même dans le milieu forestier, ça m’apaise énormément. Je vois bien la réaction du cheval : quand je m’énerve trop sur moi-même, le cheval réagit aussi. Alors que ce n’est pas sur lui que je m’énerve, le cheval réagit. Et là, du coup, il me tend un miroir. »
Quand la journée se termine, Thelma et Ann reprennent la route jusqu’à l’écurie. Demain, elles iront sur un autre chantier. Ce sera une nouvelle occasion de débarder ensemble, de continuer de bâtir leur relation de confiance. « Je pense à la journée, je pense au lendemain, je pense à la semaine d’après, je pense à dans six mois... J’essaie de travailler ma patience tous les jours. J’essaie de faire un feedback de la journée, de ce que j’ai bien fait, ce que je n’ai pas bien fait, ce que j’aurais pu améliorer, comment j’aurais pu améliorer, ce que je dois vraiment penser à faire le lendemain. Ce que j’apprécie dans ce travail, c’est que c’est tous les jours une espèce de challenge. Chaque jour, on fait le même mouvement, mais un petit plus. Et chaque fois, un petit plus. Pour arriver après à une fusion, quoi. Ça reste mon humble avis. Je ne sais pas si… Mais là, je suis encore en quête de tout ça : de moi, d’être une meilleure meneuse, d’avoir la main qu’il faut au bon moment, d’avoir l’œil qu’il faut au bon moment. »