L’or et le bitcoin : des valeurs refuges, pas que pour la sécurité de l’investissement

Pas si safe

Coffre-fort à l’ancien musée de la Spuerkeess
Foto: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land vom 27.02.2026

Considérées comme des « valeurs-refuges », l’une de toute éternité, l’autre depuis seulement une dizaine d’années, l’or et le bitcoin ont connu ensemble, depuis 2022, les faveurs des investisseurs, pour des raisons en partie identiques, avant de subir une violente correction en à peine trois mois, en novembre 2025 (pour le bitcoin) et en février 2026 (pour l’or). Simple accident de parcours ou tendance de fond ?

Au Luxembourg, la CSSF parle à leur sujet « d’actifs alternatifs » tandis qu’en France ils font partie selon l’AMF des « biens divers », au même titre que les œuvres d’art et de collection (timbres, voitures, manuscrits), les vins et les bijoux. Ces actifs ont un point commun : ils ne procurent aucun rendement, c’est-à-dire qu’ils ne génèrent pas d’intérêts, de dividendes ou de loyers. La seule manière de gagner de l’argent avec eux est de les revendre plus cher qu’on ne les a acquis, ce qui les rend éminemment spéculatifs. Mais la plus-value espérée reste aléatoire pour cause de très forte volatilité de leurs cours.

Entre fin février 2022, début de la guerre en Ukraine et fin janvier 2026, le prix de l’once d’or (31,1 grammes) a plus que triplé, passant de 1 800 dollars à près de 5 600, l’essentiel de l’augmentation ayant été acquis en 2024. Contrairement à une idée reçue, le principal facteur de hausse n’a pas été la demande des particuliers, en lien avec les risques géopolitiques, mais celle des banques centrales. Dans de nombreux pays du monde, les ménages, même modestes, sont très portés sur la détention d’or physique (principalement sous forme de pièces et de bijoux), à la fois en raison de leurs traditions culturelles et comme moyen de se protéger contre les vicissitudes économiques et politiques.

Ces pays étant souvent très peuplés, c’est chez eux que l’on trouve les plus gros volumes d’or détenus par les ménages. C’est le cas de l’Inde, historiquement premier stock d’or familial dans le monde, estimé entre 25 000 et 35 000 tonnes, le métal jaune y jouant un rôle central dans les dots, les fêtes religieuses et l’épargne. Depuis les années 2000, l’Inde est rattrapée par la Chine, tandis que le Vietnam (104 millions d’habitants) et la Turquie (88 millions) pèsent aussi très lourd. Certains pays européens ne sont pas en reste, en particulier l’Allemagne (9 000 tonnes aux mains des particuliers), la France et l’Italie (5 000 tonnes dans chaque cas)*. Au niveau mondial la demande d’or physique des ménages a augmenté de plus de quinze pour cent entre 2021 et 2025, atteignant 1 375 tonnes malgré des prix en hausse, boostée par l’Asie, avec une appétence croissante pour les lingots et lingotins.

Les banques centrales, qui détiennent déjà près de 37 000 tonnes d’or (soit les deux tiers du stock mondial total) voient leur demande encore augmenter et atteindre des niveaux historiques. Alors qu’entre 2011 et 2021, leurs achats nets se situaient entre 400 et 600 tonnes par an, ils sont passés à plus de mille tonnes annuelles en 2022, 2023 et 2024 (soit trois fois plus que la production minière) avant de retomber à 860 tonnes en 2025. La principale raison est la stratégie de « dédollarisation » de leurs réserves de change menée par plusieurs États, qui ne veulent plus dépendre de la monnaie américaine ou de l’euro.

Engagée depuis plusieurs années, elle s’est accélérée à partir de 2022, de sorte que la part du dollar dans les réserves des banques centrales a reculé à 59 pour cent contre 71 pour cent il y a 25 ans, d’après le FMI. Si cette politique est populaire parmi les pays émergents, le principal acheteur, en 2025, n’était autre que la Banque nationale de Pologne (NBP) avec un peu plus de cent tonnes, loin devant l’Azerbaïdjan (environ trente tonnes), le Kazakhstan (25 tonnes), la Turquie (vingt tonnes) et le Brésil (quinze tonnes). Le cas de la Chine est particulier. Officiellement la People’s Bank of China aurait acquis quelque quarante tonnes, mais selon la Société Générale, le pays aurait en réalité, via plusieurs entités parapubliques, acheté 250 tonnes d’or en 2025, deux fois et demi plus que la Pologne. À la demande d’or physique des ménages et des banques centrales s’ajoute depuis plus de vingt ans celles des sociétés de gestion d’ETF, l’or-papier étant recherché par toutes sortes d’investisseurs. Elles en ont acquis 800 tonnes en 2025 avec des flux d’achats nets records de 89 milliards de dollars.

La valeur du bitcoin a progressé à peu près en même temps que celle de l’or, mais avec un rythme différent, et une hausse surtout visible à partir de janvier 2023. Entre cette date et début octobre 2025 la crypto a vu son cours multiplié par 7,6, un parcours haché par de nombreux à-coups. Apparu fin 2008, le bitcoin est moins présent que l’or dans les avoirs des ménages, mais on estime que 100 à 150 millions de personnes en détiennent, dont environ un cinquième en Europe. Également présent dans les portefeuilles des institutionnels et même des États (comme le Luxembourg), il pèse soixante pour cent des cryptoactifs en circulation.

Le BTC a bénéficié en 2024 de plusieurs facteurs favorables, à caractère économique et politique mais aussi réglementaire et technique, qui ont permis une hausse de plus de 150 pour cent sur l’année. En janvier, la Securities and Exchange Commission (SEC) a approuvé l’émission d’ETF en bitcoins, provoquant un afflux massif de capitaux de la part d’investisseurs institutionnels, comme BlackRock et Fidelity. En avril une opération appelée « halving » a ralenti la création de nouveaux BTC alors même que la demande augmentait.

À partir de mi-septembre, les baisses de taux d'intérêt entamées par la Fed ont rendu le dollar moins attractif, poussant les investisseurs à se porter sur des actifs alternatifs comme le bitcoin. Enfin en novembre, le retour de Donald Trump, notoirement partisan des cryptos (y compris pour son compte personnel) a fait franchir au BTC la barre des 100 000 dollars. La hausse s’est poursuivie, moins fortement, en 2025, alimentée outre-Atlantique par la dépréciation du dollar, la persistance de l'inflation, les « tariffs » et les pressions sur la Fed, de quoi renforcer le rôle de « réserve de valeur » du BTC, comparable à celui de l’or.

Le retournement a été brutal. En l’espace de six semaines, à partir du 7 octobre 2025, le BTC a perdu un tiers de sa valeur. Et ce n’était qu’un début. Craignant l'explosion d'une bulle de l'IA, les investisseurs ont commencé à se défaire des actions des sociétés technologiques et des cryptos, avec lesquelles elles sont très corrélées. La chute a été amplifiée par le rôle des produits dérivés, ceux qui avaient parié à crédit sur une hausse du bitcoin ayant « laissé quelques plumes » dans l’affaire.

L’or a connu la même mésaventure. Début février 2026, aussitôt après avoir connu un pic historique, son cours a brutalement décroché de plus de vingt pour cent, entraînant avec lui l’ensemble des métaux précieux, notamment l’argent. La « correction » était envisagée depuis l’automne précédent, les professionnels s’alarmant de l’exubérance de la hausse, l’once ayant gagné plus de mille euros en moins d’un mois, début 2026, suite à des achats de la part de spéculateurs. L’élément déclencheur de la chute a été, le 30 janvier, la révélation par Donald Trump du nom du prochain président de la Fed. Le profil de Kevin Warsh, un homme du sérail, a rassuré les marchés qui s’inquiétaient pour l’indépendance de la banque centrale. Le fameux « indice de la peur », le VIX, a alors perdu plusieurs points, et l’or a connu la même pente.

Pour les mois à venir les choses se présentent différemment pour les deux valeurs-refuges. L’or a rapidement repris des couleurs. Dès la fin février, malgré un rebond en dents de scie, il cotait onze pour cent de plus que son creux du début du mois. De nombreux experts le voient dépasser prochainement son pic de fin janvier (5 600 dollars l’once) et atteindre 6 000 dollars. En effet, les raisons qui avaient poussé à sa hausse sont toujours présentes : persistance des tensions géopolitiques, niveau de la dette publique et privée dans le monde, incertitude sur les droits de douane etc.. Par ailleurs, de plus en plus d’épargnants achètent désormais de l’or dans le cadre de la diversification de leur portefeuille (une part de cinq à six pour cent est usuellement recommandée) et non plus dans un but spéculatif, ce qui stabilise la demande.

C’est plus compliqué pour le bitcoin. Alors que plusieurs facteurs qui confortent l’or devraient aussi jouer en sa faveur, et après un certain rebond fin 2025-début 2026, il a repris sa descente aux enfers, avec un « jeudi noir » le 5 février, abandonnant à nouveau près d’un tiers de sa valeur avant la fin du mois. La raison de la « dissociation » avec l’or tient au fait que le métal jaune est répandu sur l’ensemble de la planète, alors que la détention de BTC est très concentrée géographiquement. Selon plusieurs études les bitcoins en circulation seraient surtout « logés » aux Etats-Unis, de sorte que le cours de la crypto est étroitement lié à l’évolution des marchés financiers américains, surtout du Nasdaq, et à la politique monétaire suivie dans ce pays.

Un dollar faible, tel que le veut Donald Trump, et une inflation persistante sont plutôt favorables aux cryptoactifs, à titre de protection. Et les baisses de taux réclamées par Trump à la Fed, si elles sont décidées, rendront le bitcoin plus attractif. Toutefois les anticipations ne vont pas dans ce sens. L'indice Crypto Fear & Greed Index, qui valait 29 sur 100 fin janvier est tombé à 5 sur100 le 23 février, son niveau le plus bas depuis sa création en février 2018. Malgré un léger rebond à 11 sur 100, sa valeur est toujours le signe d’une « peur extrême » des investisseurs.

*en raisonnant par habitant c’est en Suisse que l’on compte le plus d’or « familial » : 120 grammes par personne, contre 107 en Allemagne, 83 en Italie, 73 en France, 50 en Turquie, 25 aux États-Unis et 20 en Inde

Georges Canto
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