Tout est noir… sous l’océan

d'Lëtzebuerger Land vom 30.09.2022

Depuis deux semaines, un féroce débat se tient sur toute la toile à travers le monde mais aussi au cœur des foyers et des discussions entre amis. Il n’y est question ni de guerre, ni de crise énergétique, ni de char à voile, ni de coupe du monde, ni de sobriété, mais de la sortie fracassante de la première bande annonce de la version live de La Petite Sirène de Disney, prévue sur les écrans au printemps 2023. Alors que l’annonce en avait été faite il y a bien longtemps, il semblerait que pour beaucoup la réalité soit bien plus difficile à accepter que le concept. Un peu comme l’idée de baisser le chauffage d’un degré, contre la dure réalité que nous allons tous mourir d’hypothermie. Revenons au véritable débat qui nous anime ici, et qui, malgré son aspect futile, est particulièrement fascinant : Ariel, la petite sirène est… noire ! Incarné par l’actrice et chanteuse Halle Bailey (et non l’oscarisée Halle Berry qui s’amuse beaucoup de la confusion paraît-il), le personnage est, comme celui du dessin animé de 1989, inspiré du conte éponyme écrit par Hans Christian Andersen en 1837. Cette version met en scène une Ariel noire, coiffée de ce qui semble être des dreadlocks roses (la bande annonce ne permet pas de l’assurer cependant).

Depuis la sortie de la bande annonce, la toile s’est littéralement affolée. Si certains ont partagé les réactions émouvantes des petites filles afro-américaines face à une princesse arborant la même couleur de peau et la même coiffure qu’elles, leur donnant enfin la possibilité de s’identifier à une princesse (l’obsolescence du modèle de la princesse en général est un autre débat), le déferlement de commentaires sur tous les réseaux sociaux possibles questionne et dénonce la décision de Disney d’avoir « trahi » l’œuvre originale en choisissant une sirène à la peau foncée, aux yeux marrons et arborant des tresses. Ce débat est absolument passionnant à observer et il apporte parfois de véritables réflexions sur des questions aussi pointilleuses que l’appropriation culturelle, la vérité historique, voire la définition du conte et de sa place dans la société, mais aussi la chute des mythes et des représentations. Après un tour non exhaustif des principaux arguments présentés sur la toile, ceux qui reviennent le plus souvent sont : le non-respect de l’œuvre originale, la réappropriation culturelle, le non-respect des personnes rousses comme minorité. La comparaison avec le très beau Kirikou est souvent évoquée, avec la grande interrogation : imaginez si Kirikou était blanc ? Alors disons que, pour ce qui est de Kirikou, le plus important c’est qu’il ne soit pas grand, sinon le récit ne fonctionnerait plus du tout.

C’est fascinant de voir à quel point cette bande annonce a révélé une horde de spécialistes de l’œuvre d’Andersen et de la question de l’appropriation culturelle, le plus souvent outre-Atlantique. Remettons un peu les pendules à l’heure… Tout d’abord, la plupart des arguments se basent sur la première version de Disney, sortie en 1989 qui était, selon les studios, un film « inspiré » du conte d’Andersen et non « adapté ». L’apparence des personnages, la musique et même plusieurs aspects du récit sont nés dans les studios Disney et non dans l’esprit de l’auteur danois. Spoiler alert : Il n’est écrit nulle part que la petite sirène est rousse, ni même qu’elle s’appelle Ariel. Andersen a seulement indiqué qu’elle a une peau douce et les yeux d’un bleu aussi profond que l’océan et surtout qu’elle est unique parmi toutes les sirènes. En ce qui concerne la proximité avec le récit, Disney a déjà fait un bon lifting à la sauce happy end et mièvrerie. Dans le conte, le prince n’entend jamais la voix de la petite sirène, il ne se bat pas avec la sorcière des mers et la fin est bien plus tragique, ils ne vécurent ni heureux, ni longtemps, ni auront aucun enfant, sans parler de la douleur atroce qu’elle subit lorsque ses jambes poussent. Est-ce qu’il est nécessaire à ce niveau de continuer à discuter du respect de l’œuvre originale ?

Sur le volet de l’appropriation culturelle, on se demandera d’abord si les studios Disney ont respecté la culture et le patrimoine danois dans leur version originale. Ariel, Polochon, Sébastien, Éric ou Ursula ont-ils été nommés selon la culture et les usages danois ? Est-ce qu’il est juste que la chanson Sous l’océan emprunte le rythme et les airs de la musique des Caraïbes. Aux dernières nouvelles la statue de la Petite Sirène à Copenhague est… verte ! Le débat est sans fin concernant l’appropriation culturelle d’un conte mettant en scène des personnages mythologiques. Il est évident que certains personnages de contes sont bien ancrés dans une société, une culture, une période de l’histoire, mais il faut reconnaître que pour d’autres, c’est beaucoup moins le cas, surtout quand il s’agit de personnages issus de la mythologie. Est-ce que le récit et la morale d’Aladin seraient différents si le génie était vert ou rose au lieu de bleu ? Les sirènes sont présentes dans de nombreuses mythologies et elles étaient plutôt dépeintes comme des personnages atroces, aux visages disgracieux, entraînant, grâce à leurs chants, les marins aux fonds des océans pour y mourir. Et si Andersen a pris cette représentation à contre pieds, c’est qu’il raconte aussi son histoire. Celle d’un être qui se sent illégitime, peut-être pas très attirant, voulant à tout prix appartenir à un monde qui n’est pas le sien, en proie à un amour impossible avec un garçon, puis avec une fille pour finalement renoncer à toute sexualité. Arrêtons les discussions : Ariel n’est ni rousse, ni noire, elle est un homme blanc, voulant à tout prix appartenir à un autre monde, en lutte avec l’affirmation et l’acceptation de sa propre homosexualité ou bisexualité. Ariel est Hans Christian Andersen, et on attend avec impatience une version qui représente la vérité.

Mylène Carrière
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