Chômage des jeunes

The Minister of Labour Proudly Presents...

d'Lëtzebuerger Land du 16.11.2006

Amender? Oui. Expliquer et dis­cute ? Oui. Retire ? No ! Pour François Biltgen (CSV), le ministre du Travail et de l'Emploi, il est hors de question de retirer la partie consacrée à l'emploi des jeunes du projet de loi n°5611, loi «omnibus» transposant une douzaine de mesures décidées en début d'année par le Comité de coordination tripartite, mesures qui vont de la taxe automobile à l'impôt sur le revenu. « Je pense que ce serait une mauvaise dé­cision, parce que ce projet, tel que nous voulons l'amender, ne comporte pas une seule détérioration des droits des jeunes par rapport à la situation actuelle, rétorqua-t-il à la question lors d'une conférence de presse mercredi après-midi. Au contraire, ce projet amendé corrige le tir sur tout un tas de points critiquables dans la pratique actuelle, par exemple l'‘approvisionnement' de l'État et d'entreprises privées en main d'œuvre bon marché par le biais des contrat d'auxiliaire temporaire et des stages en entreprise». Pour faire passer ce message du «c'est pour ton bien» auprès notamment des jeunes, il veut communiquer, communiquer, communiquer… Dans une lettre ouverte envoyée mardi, il se proposa même de venir dans les lycées et lycées techniques, et de leur expliquer la «philosophie» du projet de réforme; le ministre devait rencontrer les élèves du Lycée Hubert Clément à Esch, de l'École privée Fieldgen et du Lycée technique des arts et métiers à Luxembourg, les premiers à avoir donné suite à sa lettre ouverte, au cours de la journée de jeudi. Et il affirme attendre de pied ferme les grévistes aujourd'hui, qui vont se rassembler après huit heures au Rousegäertchen, devant le ministère, et deux heures plus tard place du Brill à Esch. Car le ministre se sent incompris, persuadé que, mu par la meilleure volonté du monde, il veut tout faire pour réduire le chômage des jeunes – plus de vingt pour cent des demandeurs d'emploi inscrits à l'Administration pour l'emploi (Adem) ont moins de 26 ans –, surtout de ceux, la très grande majorité, qui sortent de l'école sans diplôme. En guise de bonne foi, le gouvernement a déjà été prêt à faire un certain nombre de concessions sur le texte original, déposé à la mi-septembre, avec un accord trouvé entre partenaires sociaux lors de la réunion du Comité permanent de l'emploi du 8 novembre, entériné avec le dépôt d'une douzaine d'amendements (non encore publics) à la Chambre des députés, lors d'une réunion de la commission parlementaire spéciale «Tripartite» mercredi matin – des amendements qui devraient être adoptés lors de la prochaine réunion de la commission, lundi prochain. Les adaptations concernent en premier lieu le droit au chômage du jeune demandeur qui s'inscrit une première fois à l'Adem: ce droit, qui existe actuellement après six mois d'inscription, devait être aboli dans la première mouture du texte, le ministre voulant encourager l'Adem à placer le jeune après trois mois d'inscription au plus tard. Un amendement restitue ce droit à l'indemnité de chômage (70 pour cent du salaire social minimum). La deuxième série d'amendements concerne la période de carence après un certain temps effectué dans une mesure pour l'emploi, un des points les plus virulemment contestés aussi bien par les jeunes de l'initiative Stopp de 5611 ! que par les syndicats OGBL et LCGB, et dont le ministre dit lui-même que «ce principe n'était pas bon, j'en conviens aujourd'hui». Dans le projet initial, le jeune qui sortait d'une mesure pour l'emploi genre contrat d'appui-emploi (CAE, secteur public) ou contrat d'initiation à l'emploi (CIE, secteur privé) devait attendre six mois avant d'avoir droit à l'indemnité de chômage – comme pour le pénaliser de ne pas avoir été embauché à durée indéterminée. Cette période de carence est abolie par l'amendement numéro deux, le jeune a immédiatement droit à l'indemnité de chômage après une mesure pour l'emploi. Le troisième bloc d'amendements précise les visées des deux nouveaux types de contrats: un CIE, qui remplace l'actuel stage d'initiation en entreprise, la mesure qui a le plus de succès à long terme, sera toujours encouragé s'il y a une chance que l'emploi-formation débouche sur un contrat à durée indéterminée. L'entreprise s'engage à former le jeune sur le tas, contre remboursement d'une partie de son salaire par l'État (jusqu'à 65 pour cent). Les CAE, limités à neuf mois, n'auront plus qu'une visée de formation dans le secteur public – un règlement grand-ducal doit préciser ces plans de formation – et ne pourront plus être utilisés comme fournisseurs d'aides bon marché dans les administrations. Et en quatrième lieu, la majorité CSV-LSAP veut toujours adopter le projet de loi avant la fin de l'année, mais est prête à repousser la mise en vigueur de ce volet sur les mesures d'emploi de six mois, au 1er juillet 2007, afin que l'Adem puisse se préparer aux nouvelles tâches qui lui incomberont, notamment par l'embauche de personnel supplémentaire. Pour le CSV notamment, tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes, persuadé que le ministre du Travail et président du parti aurait fait toutes les concessions nécessaires pour que le projet soit acceptable et corresponde à sa philosophie du «financer le travail au lieu de financer le chômage». Or, sur certains points, notamment la limitation du salaire du jeune à 80 pour cent du salaire social minimum pour travailleur non-qualifié, il n'y a plus d'adaptation possible, notamment à cause de l'opposition du patronat, «des patrons qui toutefois ajoutent souvent volontairement une prime de mérite à ce salaire,» précise le ministre. Face à une opposition extra-parlementaire polymorphe et éclectique, qui s'organise chaque jour un peu mieux, la grosse machine de propagande du CSV a donc été mise en marche: le LCGB, la section jeunes CSJ et surtout la presse amie, le Luxemburger Wort, affirmant que tout va bien, que les chiens aboient, mais la caravane passe… Cette stratégie de déni total de la réalité a culminé dans le Wort de mercredi, alors que les comités d'élèves des lycées eschois et de Luxembourg-ville venaient de décider une journée d'action et de grève pour aujourd'hui et que les communiqués de ces comités de grève, ou d'associations et d'organisations se solidarisant avec les jeunes affluaient à un rythme quasi horaire dans les rédactions, le quotidien au plus grand tirage du pays y consacrait exactement huit lignes et écrivait, dans son éditorial, que «peu à peu, l'excitation entourant le projet de loi 5611, retombe». Peut-être que sur ce point au moins, François Biltgen a raison, tout est une question de communication: les jeunes se sentent insultés, provoqués par l'approche de la majorité politique, notamment du CSV, à leur encontre. Que le Premier ministre Jean-Claude Juncker estime que les jeunes sortant de l'école préfèrent partir en vacances en été plutôt que de s'inscrire à l'Adem ou que François Biltgen juge qu'il ne leur faut pas vraiment d'indemnité de chômage comme ils restent habiter chez papa-maman jusqu'à trente ans les a vexés. Le gouvernement est ressenti comme hautain et méprisant. L'opposition au projet de loi, qui s'est d'abord organisée dans le comité Stopp de 5611 !, fut d'abord très politisée (sections jeunes de syndicats de gauche et des partis d'opposition), mais elle a pris de nombreuses facettes depuis quelques semaines, s'amplifiant considérablement depuis lundi. Et le plus remarquable est que leurs revendications dépassent désormais les acrobaties stylistiques des technocrates pour la correction de l'un ou l'autre détail du projet de loi. Lundi, les comités d'élèves des lycées ont commencé à s'organiser, se regroupant en deux, puis un seul comité de grève. Ce sont des jeunes, très jeunes, lycéens, qui ont peu d'expérience du jeu politique, mais qui s'inquiètent pour leur avenir, persuadés que non seulement ils ne trouveront plus d'emploi après leur bac, mais qu'en plus, ils risquent de ne plus avoir droit à ces mesures sociales qui les aideraient à faire leur vie. Leur grève d'aujourd'hui est donc une sorte de sonnette d'alarme, pour rappeler au gouvernement qu'ils ne sont pas prêts à accepter «que des économies soient faites sur le dos des jeunes» et pour éviter que «cette loi anti-jeunes ne soit votée» (texte du flyer). En outre, ils luttent pour leur liberté d'expression et leur droit de grève – visiblement, beaucoup de directeurs de lycées, d'enseignants et de parents ont essayé de les intimider. Le ministère de l'Éducation nationale, dans un communiqué envoyé mercredi, a simplement rappelé que les cours seront assurés normalement, que les absences sont notées et que les parents sont responsables de leurs enfants mineurs qui ne viendraient pas en cours. Les jeunes grévistes se montrent en fait très responsables et bien organisés, ils demandent aux élèves de ne pas considérer cette journée comme une journée fériée avant le week-end, mais de se mobiliser et de participer aux manifestations. L'Union nationale des étudiants (Unel), les Jonk Gréng, le comité Stopp de 5611 !, les syndicat OGBL et FNCTTFEL se sont solidarisés avec les élèves, un comité de solidarité d'enseignants et de parents d'élèves s'est formé mercredi, soutenant les jeunes dans leur lutte contre la précarisation et demandant le retrait de ce volet de la loi; une pétition en-ligne pour le retrait du projet de loi 5611 avait recueilli plus de 1 100 signatures jeudi après-midi. Mercredi soir, les étudiants de l'Université du Luxembourg ont décidé qu'ils participaient à la grève d'aujourd'hui. Et de nouveaux comités alternatifs, des revendications légèrement différentes de celles des comités de grève, se sont formés au Lycée Aline Mayrisch et au Lycée Michel Rodange... Bien que peu de ces manifestants n'aient lu le détail du projet de loi ou des amendements proposés, il s'agit plutôt d'une indignation diffuse exprimant un malaise généralisé. Les jeunes ont l'impression qu'ils sont stigmatisés comme étant seuls responsables de leur sort. Au-delà d'un système scolaire qui reste toujours foncièrement injuste, renforçant au lieu d'abolir les différences sociales, on leur fait en plus miroiter un avenir de chômage non-indemnisé – dont ils seraient seuls coupables. La grève est donc plutôt l'expression d'une inquiétude d'avenir que le gouvernement a mal calculée. L'année dernière pourtant, après le résultat très mitigé du référendum sur la Constitution pour l'Europe (57 pour cent de oui, au total, mais  une majorité, 46 pour cent, de non dans la catégorie 18-29 ans, contre 37 pour cent de oui seulement), et après une campagne des nonistes qui avait fait transpirer le gouvernement jusqu'à la dernière minute, la majorité CSV-LSAP avait affirmé avoir entendu le message de ceux qui voulaient une Europe plus sociale. Mais depuis lors, on n'en parle plus. Il est intéressant que ces mêmes revendications, pour plus de social, reviennent ici dans la bouche d'une toute nouvelle génération – soutenue en cela par leurs aînés, plus rodés sur ce point. Le reproche que «les jeunes d'aujourd'hui» seraient trop paresseux et commodes pour travailler et se battre dans la vie, qu'on lit depuis la déclaration malheureuse de Jean-Claude Juncker dans les lettres à la rédaction des quotidiens, s'avère donc archifaux. Il y a trois ans, les élèves étaient les premiers à sortir massivement dans la rue contre l'invasion américaine en Irak. Ils y redescendent aujour­d'hui pour lutter pour leurs droits sociaux, qui sont des droits individuels et des droits collectifs – et font ainsi un cours de civisme grandeur nature. Leur reprocher d'être m'en-foutistes ne peut être qu'une preuve de cynisme. Surtout de la part d'un parti qui a déclenché une guerre des drapeaux symbolique mobilisant l'opinion publique tout entière depuis des semaines.

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josée hansen
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