Chronique de l’urgence

Appelons un chas un chas

d'Lëtzebuerger Land du 22.01.2021

Pour avoir une chance de poursuivre son aventure sur ce caillou, il va falloir que l’humanité adopte en quelques années un faisceau de mesures simultanées de grande ampleur. L’image qui semble le mieux correspondre à ce défi vertigineux est celle du chas de l’aiguille, cet orifice minuscule par lequel il s’agit de faire passer un fil retors qui à chaque tentative a une fâcheuse tendance à rater l’entrée, à se rebiquer ou à s’effilocher. Les fibres constitutives de ce fil sont, à tout le moins, une réorganisation industrielle en profondeur, une réconciliation de l’espèce humaine avec la nature et une redéfinition des priorités que se donne la société – autant dire que, du fait de l’immensité de chacune de ces tâches, c’est davantage au câble d’amarrage d’un paquebot qu’on a affaire qu’à une fourniture de couturier.

Que nous dit cette métaphore ? Comme pourront en témoigner les débutants qui cherchent à recoudre un bouton en catastrophe, pour se donner une chance de faire passer le fil dans le chas, mieux vaut que plusieurs conditions soient remplies en même temps. Éclairage, position, choix du matériel, tout doit être optimisé.

Dans la pénombre, rien n’y fait. Ce n’est qu’en pleine lumière, les lunettes chaussées pour ceux qui en ont besoin, en évitant les ombres portées, que nous distinguons suffisamment bien l’objectif pour que nos doigts parviennent à aligner l’extrémité du fil et l’ouverture. Si nous voulons que la planète reste habitable, faisons toute la clarté sur ce que requiert notre survie.

Assis de travers sur un accoudoir ou bringuebalés dans les transports, nous ne parviendrons pas davantage à nos fins. Mettons-nous bien d’aplomb, le dos droit, les coudes à la bonne hauteur, et le fil sera enfilé en un tournemain. L’équivalent, en matière climatique, d’un positionnement volontariste : pour préserver un environnement viable, il va falloir que nous en fassions une priorité absolue.

L’apprenti raccommodeur qui peine à passer le fil sera tenté de recourir à une aiguille à l’œil plus large. Cette option ne nous est pas donnée, au contraire, la fenêtre de l’action climatique se rétrécit continuellement. Mais nous pouvons intervenir sur le choix du fil. Les dispositifs de l’Accord de Paris ont beau être notoirement insuffisants, ils permettent à l’humanité de se mettre en ordre de bataille autour d’une plateforme partagée, ce n’est pas rien en attendant que l’accord soit haussé à la hauteur de l’enjeu.

Mieux que l’image du paquebot filant vers un iceberg et éminemment difficile à manœuvrer, souvent invoquée pour décrire le casse-tête de l’action climatique, celle du fil et du chas offre une perspective plus mobilisatrice. Loin de se jouer sur un théâtre d’opérations plan où il s’agirait de convaincre un capitaine borné de changer de cap, notre lutte pour la survie se déploie dans un univers multidimensionnel dans lequel tous sont appelés à agir et où nous contrôlons tous les paramètres de notre action.

Jean Lasar
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