Chroniques de l’urgence

Glèbe ou climat

d'Lëtzebuerger Land vom 19.11.2021

Le fossé se creuse entre ceux qui, face à la crise climatique, s’accrochent aux vieilles lunes nationalistes et ceux qui l’abordent sous l’angle de la solidarité. Au cœur de cet effrayant effet ciseau, les migrations, amplifiées par les impacts directs ou indirects de cette crise, titillent les réflexes chauvinistes des premiers, tout en apportant de l’eau à leur moulin. Ce n’est pas le moindre des paradoxes du nœud de crises qui menace notre espèce que les mouvements de populations induits par les multiples dérèglements des équilibres planétaires nourrissent des attitudes qui vont à l’encontre de la coopération et de la mobilisation à grande échelle requises pour y faire face.

Aux quatre coins du globe, l’exaltation nationaliste fait un carton, accompagnée de relents nauséabonds : l’intolérance, la xénophobie, le racisme. Pour les chantres de la suprématie blanche ou d’autres communautarismes, la globalisation est à l’origine de tous les maux – un discours myope s’il en est, mais simple et efficace, que les classes dirigeantes qui ont le plus profité des décennies de croissance effrénée alimentée aux énergies fossiles sont prêtes à enfourcher dès lors qu’il leur offre une perspective de maintenir, ou du moins de prolonger, le statu quo.

Même si par définition, chaque nationalisme est un particularisme, ses ressorts sont constants. Un Donald Trump va flatter le mythe de l’exceptionnalisme US. Un Narendra Modi va attiser les haines ataviques entre groupes religieux. Un Xi Jinping va opprimer les membres d’une minorité jugée récalcitrante et faire vrombir ses avions de combat autour d’une île échappant à son contrôle. Éprouvé, le mécanisme consiste à simultanément héroïser la communauté nationale (en oubliant commodément qu’elle résulte elle aussi, d’amples mouvements migratoires passés) et diaboliser l’Autre. Or, de même que la vérité est la première victime en cas de guerre, l’action climatique passe à la trappe dès que la démagogie de l’exclusion prend le dessus, même si celle-ci tente parfois de donner le change en recourant au mysticisme d’un attachement ancestral à la « glèbe ».

La globalisation carbonée, ultime frontière de la révolution industrielle, a créé entre humains une solidarité de fait d’une nature particulièrement implacable. Préserver l’habitabilité de la biosphère, cette fine couche d’à peine vingt kilomètres entourant la Terre, n’est possible que si toutes les nations s’y mettent de concert. À l’inverse, les défiances entre peuples, ancrées dans des siècles de conflits et cyniquement instrumentalisées, sont devenues des obstacles majeurs à ce sauvetage. L’internationalisme, idéal des communistes de la fin du XIXe siècle que le siècle suivant, pourtant riche en conflagrations massives et cruelles justifiées par autant de discours cocardiers, a cru pouvoir qualifier d’utopique, émerge aujourd’hui comme une précondition absolue à l’efficience de l’action climatique. Tant que les négociations censées résoudre la crise planétaire seront menées par des gouvernements en proie à des démons nationalistes, leurs perspectives de réussite resteront sombres.

Jean Lasar
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