Cuba : chronique d'une mort annoncée

d'Lëtzebuerger Land vom 27.02.2026

Donald Trump réussira-t-il à porter le coup de grâce à Cuba ? Depuis un an, le blocus économique de l'île, imposé par les États-Unis en 1962, a été continuellement renforcé. À Cuba, tout manque : l’alimentation, les médicaments, les pièces de rechange et surtout l'électricité, le carburant. Aujourd’hui, avec la menace de Trump de sanctionner tout pays qui fournira du pétrole à Cuba, le blocus est complet.

Un exemple concret : dans les cliniques, avec les coupures quotidiennes des réseaux électriques, même les générateurs d’urgence menacent de s’arrêter s’il n’y a plus de carburant. On imagine le stress lors des interventions chirurgicales, la chaleur étouffante dans les salles de réveil, l’anxiété de voir les couveuses tomber en panne. Depuis quelques jours, le gouvernement cubain a réagi et fixé les priorités : la continuité des soins médicaux est au premier rang. Un plan national de rationalisation drastique a été mis en place.

Aucune nation, hormis le Mexique, n’a le courage de tenir tête à Trump. Ailleurs, y compris chez nous, alors que certains ne seraient pas mécontents de voir disparaître ce qu’ils considèrent comme un reliquat du communisme, d’autres se désolent de voir s’éteindre une des dernières lueurs de ce qu’on imaginait devenir une autre société. Pour d’autres encore, c’est un conflit lointain de plus. L’attention est ailleurs : à Gaza, en Ukraine, en Iran.

Cuba n’est pas Gaza. Il n’y a pas de bombardements, de morts, d’enfants blessés, de mères qui pleurent. Donc, pas d’images fortes à montrer au journal télévisé du soir. Peu de nos concitoyens savent ce qu’est Cuba, son projet de société, les réformes qui y ont été entreprises au cours des dernières années, la manière dont le blocus asphyxie le pays. D’autant plus que les informations internationales sont très rares et, la plupart du temps, hostiles.

Ce qu’on ne veut pas voir

Le monde spécule sur le nombre de semaines que les Cubains tiendront avant de se rendre. Il n’est pas sûr qu’ils le fassent. Avec la volatilité et l’imprévisibilité qui dominent la politique internationale, la situation peut changer de jour en jour, en pire ou en mieux. Peut-être vaudrait-il mieux ne pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué.

Ce qui est certain, c’est que les Cubains ne se laisseront pas faire aussi facilement. Depuis 1991, année où le démantèlement de l’Union soviétique et la fin de son marché commun ont plongé l’économie cubaine dans une grave crise, ils ont l’habitude de se serrer la ceinture. Au cours de ces années difficiles, ils sont devenus fiers de leur société solidaire et ont développé un extraordinaire sentiment de dignité. Par ailleurs, ils n’ont jamais aimé ces Américains du Nord dont la mafia a souillé leur pays en le transformant en casino et en lupanar dans les années 1950. Ni leurs services secrets qui ont orchestré la tentative d’invasion des contre-révolutionnaires en 1961, suivie de nombreux sabotages et, jusqu’en 2000, d’innombrables tentatives d’assassinat de Fidel Castro.

Pendant toutes ces années, la coopération luxembourgeoise a contribué, à travers l’ONG Solidarité Luxembourg-Cuba, à aider ce pays et ses habitants. 37 projets ont été réalisés dans les domaines de la médecine, de l’éducation et des énergies alternatives : équipement de communautés paysannes en systèmes de pompage et d’assainissement d’eau à énergie photovoltaïque, fourniture de matières premières à des entreprises pharmaceutiques pour produire des médicaments, envoi d’équipements modernes à ces médecins qui ont choisi de vivre chichement et de ne pas abandonner leurs malades. Toutes ces réalisations fonctionnent encore à ce jour. Cela a été possible parce que les Cubains, grâce à leur niveau d’éducation élevé, possèdent les compétences scientifiques et techniques nécessaires. Ainsi, par exemple, pendant la pandémie de Covid, les Cubains ont développé leur propre vaccin.

Pendant toutes ces années, le blocus a toujours fonctionné, voire a été aggravé. Pour le travail de coopération, cela signifiait, par exemple, qu’un microscope chirurgical devait être acheté par des voies détournées : Zeiss refusait de le vendre à l’ONG au nom « suspect ». Les transferts d’argent vers Cuba ont été bloqués peu à peu par la plupart des banques.

Ce qu’on ne voit pas

Et pourtant, Cuba a tenu bon et s’est développée. L’économie a été progressivement libéralisée, des petits commerces privés, épiceries, locations touristiques, sont nés. L’argent a recommencé à circuler. Des entreprises coopératives ont vu le jour. Leurs collaborateurs fixaient eux-mêmes leurs salaires et leurs conditions de travail. L’ouverture à l’internet a permis une ouverture sur le monde. Les Cubains savent parfaitement ce qui se passe à l’international et, si cela les intéresse, ils lisent la presse d’opposition des exilés cubains à Miami.

Pour faire tourner l’économie, le pays a besoin de devises. Le développement du secteur touristique, grâce à des partenariats entre l’État cubain et des chaînes hôtelières étrangères, est devenu la principale ressource d’un pays qui n’a pratiquement pas de richesses naturelles. Le secteur hospitalier constituait aussi une source de devises : on venait se faire soigner à Cuba pour éviter d’être ruiné par la médecine payante de son pays.

Cet élan a été brisé net par les États-Unis dès l’arrivée au pouvoir de la droite américaine. Le gouvernement Maga veut en finir avec les régimes où les élites socialistes au pouvoir, au Nicaragua, au Venezuela ou à Cuba, auraient mené l’économie au bord de la faillite ; seulement, le jour où l’on aura rendu aux citoyens leur souveraineté et réduit la mainmise de l’État, les richesses se créeront.

Certes, Cuba est un État autoritaire. On peut l’expliquer ; le justifier est plus difficile. Mais la liberté de la presse et le droit à la parole ne sont pas vraiment la priorité du gouvernement américain, dont les dérives autoritaires commencent à inquiéter. C’est un autre objectif que la droite poursuit et tente d’imposer au monde : l’éradication du socialisme.

À Cuba, la médecine est accessible à tous et gratuite, l’éducation et les études sont gratuites et ouvertes à tous. L’assurance vieillesse existe, le transport est gratuit… comme chez nous. Chaque Cubain a droit à la libreta, une sorte de revenu minimum. Ainsi, les Cubains sont en quelque sorte les légataires de notre ambition d’instaurer la justice sociale, non plus par la charité des particuliers, mais par l’action de l’État.

Ce projet, Cuba est le seul pays du continent américain à l’avoir réalisé durablement. C’est précisément cela qui fait horreur à la droite américaine. Et Trump a raison de dire que Cuba constitue une menace : il pourrait venir à l’esprit de citoyens américains de revendiquer une répartition plus juste des richesses et une couverture médicale décente. Et si ce choix de société est définitivement éradiqué du continent américain, les vaincus et les humiliés ne seront pas seulement les Cubains, mais tous ceux qui, en Occident, espèrent en la justice sociale et en un monde équitable.

Pour les citoyens progressistes, il est désolant d’assister, impuissants, à cette mise à mort dont leurs gouvernements détournent les yeux. Impuissants ? Pas nécessairement. L’ONG Solidarité Luxembourg-Cuba, avec ses 300 membres et donateurs, agit concrètement. Pour l’heure, elle réunit des fonds afin d’installer, malgré le blocus, à l’hôpital de Matanzas, 275 panneaux solaires qui fourniront suffisamment d’électricité pour éviter d’interrompre les interventions chirurgicales et l’aide d’urgence.

Une façon de ne pas se laisser faire, à moins que Trump ne réussisse à imposer aussi un blocus sur le soleil.

Siggy Koenig est trésorier de l’association Solidarité Luxembourg-Cuba.
Depuis 1995 il a participé à 37 projets d’aide au développement pour Cuba

Siggy Koenig
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