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Écrire

d'Lëtzebuerger Land vom 27.02.2026

Écrire force à la réflexion et rend plus intelligent. Formuler une hypothèse, un point de départ pour un texte, sa structure, une respiration, chercher les mots justes pour exprimer ses idées, varier les termes et les figures de style, se réjouir d’une pointe d’humour inattendue qui s’introduit comme par magie ou s’enorgueillir d’un trait d’esprit ou d’une référence intelligente trouvée au hasard des pérégrinations de la pensée. Rejeter ce qui a été écrit plus tôt, chercher meilleure formulation. « Pour celui qui s’y voue, [ce geste artistique] est d’abord une entreprise de transformation de soi, d’intensification de l’existence, une guerre menée au temps et à la vie », le résuma la semaine passée l’écrivain Nicolas Mathieu sur son compte Instagram.

L’écriture journalistique a encore d’autres logiques : passer des jours ou des mois à rechercher une information, recouper les sources, s’assurer de la véracité des données et des assertions, avant de trouver une accroche pour que le lecteur ait envie d’aborder le texte, motive la lectrice de s’accrocher au fil de l’argumentaire ; énoncer les informations réunies fastidieusement de manière intelligible sur un format imposé, être original sans être pénible, trouver la bonne chute… Et surtout : tenir tête à la concurrence des réseaux et de l’AI Slop (bouillie numérique).

La linguiste, professeure et directrice du laboratoire de linguistique informatique à l’université de Washington Emily M. Bender a forgé le terme « perroquet stochastique » pour les grands modèles de langage (large language models, LLM) que sont les robots conversationnels comme ChatGPT, Claude ou Mistral – ils imitent le langage humain en se basant sur des probabilités issues de très grands corpus de textes siphonnés plus ou moins légalement en ligne – « ils répètent sans comprendre », affirme Bender (dans un entretien au Monde du 10.7.24).

Il est difficile de résister à la facilité de recourir à une IA pour transcrire une interview, faire relire et corriger un texte, peut-être même mieux le structurer ou le traduire – et souvent aussi, par vanité, lui demander un avis critique. Comme les IA sont entraînées à ne jamais contredire et toujours flatter l’humain, l’exercice peut s’avérer extrêmement valorisant.

À l’heure de l’hyperstimulation continue, l’écriture perd du terrain à une vitesse vertigineuse, au profit de l’oralité (les podcasts remplaçant l’écrit et les messages vocaux les textos) et du visuel agressif. L’écriture fastidieuse – comme les courriels, les demandes et réclamations ou les lettres de candidature –, est déjà majoritairement générée par IA, ce qui rend ces documents insipides dans leur perfection formatée. À leur arrivée dans une boîte mail, ils sont d’abord analysés par une IA, qui les résume et les classe selon des mots-clés – les perroquets parlent aux perroquets et on a souvent envie de les déplumer à force de les lire si cons (argh aux bots des services après-vente… !)

Mais ces LLM font croire aux communs des mortels qu’écrire n’est plus qu’une technologie basée sur la conception du bon prompt pour l’IA, alors qu’au contraire, il s’agit d’un artisanat. Amazon KDP (Kindle Direct Publishing) a limité le nombre de livres qu’un « auteur » peut publier par jour à trois, voulant freiner la logorrhée des plagiaires numériques. Les anciens romans de gare à l’eau de rose écrits par des écrivain/es
oublié/es depuis longtemps ont été remplacés par le fléau des guides de bien-être (yoga, nutrition et digestion). Proust a mis seize ans pour écrire sa Recherche.

Aujourd’hui, tout indique que les nouvelles inégalités sociales se verront aussi à la compétence d’écriture : il y aura ceux qui auront recours aux IA pour formuler leurs textes les plus banals et celles qui sauront manier le verbe et qui auront le pouvoir, car les mots sont des armes (même Trump le sait). Déjà aujourd’hui, lorsque des élèves soumettent des copies impeccables contenant des termes dont ils sont loin de connaître le sens, les enseignants s’alarment.

Les décideurs politiques et économiques européens affichent une foi aveugle en l’avenir de la technologie IA, sans égard aux désastres de la destruction d’emplois et à la violence de l’exploitation de ceux qui travaillent pour les fabriques d’IA à l’autre bout du monde, ni à la voracité en ressources naturelles des superordinateurs pour offrir de la capacité de calcul et de la bande passante.

Face à ce déluge de mots synthétiques (cent milliards de mots générés par jour par OpenAI en 2024), la résistance s’appelle poésie ou avant-garde, et on fêtera la petite erreur, le tournant inattendu dans un texte qui indique qu’il a été conçu par un humain.

josée hansen
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