Edito

Get Real

d'Lëtzebuerger Land vom 26.11.2021

Mercredi prochain, se tiendra le grand « Lydie Show » dans le quartier de la Gare, sous le titre « réunion d’échange sur la situation actuelle en termes de sécurité publique ». Les riverains diront leur ras-le-bol des trafiquants et des toxicos, la maire « libérale » y verra la confirmation de sa politique « law and order » et le ministre vert de la Sécurité intérieure promettra plus de présence policière et l’introduction du « Platzverweis ». En amont, RTL-Télé aura fait monter la sauce, déléguant ses journalistes rue de Strasbourg comme s’il s’agissait de Falloujah. Mais sur l’invitation à la réunion, il y a une grande absence. Et celle-ci illustre toute l’absurdité du débat. Alors que la toxicomanie est d’abord et surtout une question de santé publique, la venue de la ministre de la Santé n’est pas annoncée. Les édiles de la Ville se complaisent dans leur cocon sécuritaire.

Ce n’est pas comme si on l’avait beaucoup entendue sur le sujet. En bonne technocrate post-idéologique (son l’engagement politique date de sa nomination ministérielle), Paulette Lenert évite soigneusement les sujets qui fâchent. Le Monde l’a contactée récemment pour un commentaire sur la dépénalisation du cannabis. La ministre notifie que « le moment ne lui semblait pas venu pour livrer des explications ou des commentaires ». Même sur ce sujet relativement « mainstream » Paulette Lenert préfère donc faire profil bas. Et ceci alors que l’argument précautionneux du « Que vont dire les voisins ? » ne tient plus debout, puisque le prochain gouvernement allemand a annoncé légaliser la vente de marijuana.

A fortiori, la question de la dépénalisation des drogues dures (et de leurs usagers) reste totalement taboue au Luxembourg. En termes électoraux, elle n’est pas exactement porteuse. Aucun parti politique ne se réfère ainsi au « modèle portugais », pourtant célébré mondialement. Confrontée à une épidémie des opioïdes, le Portugal a décriminalisé dès 2000 la possession et la consommation de toutes les substances illicites. Dans les années qui ont suivi, on a assisté à une chute spectaculaire des overdoses, des incarcérations ainsi que des infections au VIH et à l’hépatite. Les résultats furent tels qu’aucun gouvernement (de droite ou de gauche) n’a depuis songé à faire marche arrière. C’est que le regard porté sur l’usager a durablement changé. Celui-ci n’est plus considéré comme un criminel à marginaliser mais comme un patient malade. En 2018, à trois mois des législatives, la ministre sortante de la Santé, Lydia Mutsch, s’était rendue à Lisbonne pour s’y informer du « bon nombre de bonnes pratiques » : « Le Luxembourg saura tirer des conclusions constructives des expériences portugaises », promit la ministre socialiste dans un communiqué officiel.

Or, on en est toujours aux balbutiements. Les avancées sont timides, et ça coince de tous les côtés. Le programme de distribution d’héroïne reste ainsi au stade embryonnaire de « projet pilote » : seulement 25 personnes y sont admises. Durant des années, la Ville a catégoriquement refusé d’ouvrir d’autres salles de shoot sur son territoire, laissant ainsi l’Abrigado se dégrader en slum. Dans une insalubre promiscuité ceux qui se piquent se mélangent à ceux qui inhalent, ceux qui restent accros à la cocaïne côtoient ceux qui suivent des programmes de substitution, et les femmes doivent partager les mêmes locaux que les hommes.

Il est plus facile de se la jouer « dure », même si on sait qu’il s’agit d’un pur acte d’illusionnisme politique. Car la loi économique est implacable : Là où il y a une demande, il y aura une offre. Depuis plus de trente ans tout le monde sait que la « war on drugs » est une guerre perdue d’avance. Cela n’a pas empêché la maire Lydie Polfer (DP) et son échevin Laurent Mosar (CSV) à la déclarer pour une énième fois, et à déléguer des vigiles privés patrouiller la Gare et de Bonnevoie. (Le risque juridique de se voir retirer leur agrément fut tel que les sociétés de gardiennage préfèrent désormais s’abstenir.) Depuis les années 1990, le débat tourne en rond, tout comme la caravane des policiers, des dealers et de leur clientèle captive. Et on semble partis pour trente ans supplémentaires. Pour sortir de ce cercle infernal, il faudra enfin faire preuve de réalisme : C’est-à-dire passer de l’axiome sécuritaire à l’axiome sanitaire.

Bernard Thomas
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