Belgique

Violences policières : la colère monte !

d'Lëtzebuerger Land vom 29.01.2021

Les 9 et 19 janvier, deux jeunes afrodescendants, Ibrahima Barrie (23 ans) et Ilyes Abbedou (29 ans), sont morts dans deux commissariats de Bruxelles. Que s’est-il passé exactement ? La transparence fait défaut ; les mensonges policiers s’additionnent ; le soupçon de la double bavure se renforce… Mais que se passe-t-il avec la police belge ? Ceci n’est pas une bavure journalistique mais un état des lieux. Aussi structurel qu’inquiétant.

En ce début d’année 2021, Ibrahima Barrie est décédé, environ une heure après son arrestation, dans le commissariat de Saint-Josse. Une enquête judiciaire pour « homicide involontaire » est en cours. Si les circonstances de la mort du jeune électricien d’origine guinéenne restent obscures, plusieurs éléments ont réactivé le lourd passif des violences policières et du racisme institutionnel belges. 

Déshumanisation, intoxications et brouillard

Les parents d’Ibrahima n’ont appris la mort de leur fils qu’à 02h30 du matin, soit six heures après les faits. On leur a prétendu que le jeune homme avait été arrêté pour violation du couvre-feu (de 22 heures à 06 heures à Bruxelles), avant que l’hôpital ne leur précise l’heure du décès : 20h22 ! Des sources policières ont ensuite diffusé la rumeur selon laquelle Ibrahima aurait ingéré de la drogue juste avant son arrestation. Ce qui aurait pu expliquer son décès soudain au commissariat. Les premiers examens toxicologiques ont contredit cette thèse policière visant à criminaliser le jeune afrodescendant.

Cette intoxication policière, tellement habituelle dans ce type dossiers, n’a pas ému la classe politique ni la plupart des médias belges. Ces derniers ont d’ailleurs beaucoup du mal à médiatiser les bonnes questions. Exemple : si les premières images de vidéo-surveillance ne montrent aucune violence perpétrée sur Ibrahima, que s’est-il passé dans la voiture ou le combi de police dans lequel il a été conduit, menotté, au Commissariat ? Sachant que c’est souvent durant ces trajets que les policiers violents et racistes tabassent sans retenue leur « passager »... 

Autre exemple : les hématomes constatés sur le torse d’Ibrahima. La version policière avance des tentatives énergiques de réanimation suite à l’évanouissement du jeune homme. Or, selon l’avocat de la famille Barrie, Me Alexis Deswaef, qui a pu visionner les images : Ibrahima, toujours menotté, se lève soudain de son siège, tombe au sol et y reste, inconscient, durant 5 à 7 longues minutes avant que certains policiers ne s’en inquiètent... Ce qui conduira Alexis Deswaef à souligner une évidence : « Je pense que cela ne serait pas arrivé à mon fils. Il y a un problème de racisme structurel dans la police ». 

Pour Ilyes Abbedou, décédé dans un autre commissariat bruxellois le 19 janvier, le brouillard est tout aussi opaque. Une semaine après les faits, les Autorités sont incapables de donner la cause du décès de cet Algérien de 29 ans tout en communiquant, au lendemain de la tragique nouvelle, que l’autopsie n’avait révélé « aucune trace de violences ». Depuis, le Parquet de Bruxelles se tait dans toutes les langues sur une enquête transférée au Comité P (Police des polices). 

Originaire de la ville d’Oran, Ilyes Abbedou aurait été arrêté pour le vol d’une veste de marque au centre commercial Docks, situé au nord de Bruxelles. Remis à la police, l’Algérien est placé en détention pour « séjour illégal ». Il reste enfermé plus de 24 h avant d’être découvert mort. D’après les journalistes Arthur Sente et Louis Colart du quotidien Le Soir, Ilyes aurait été « oublié  en cellule » alors qu’il était libérable. Mais que s’est-il passé dans ce cachot ? A ce stade, aucune info, aucun accès aux images de vidéo-surveillance… 

« Il y aura d’autres morts » 

Pour Ayoub Bouda, membre du Collectif Justice Pour Medhi - et frère de Mehdi Bouda (17 ans) tué, le 20 août 2019, percuté par une voiture de police qui roulait à 98 km/h -, cette recrudescence de violences policières « rappelle des souvenirs douloureux... ». « Cela m’a aussi fait prendre conscience de l’ampleur du phénomène et du manque de pouvoir des citoyens vis-à-vis de la police », enchaîne le jeune activiste de 26 ans. « Au final, on se retrouve avec des morts dans des commissariats et personne ne peut savoir ce qui se passe. Il n’y a aucune instance indépendante qui a le pouvoir de les surveiller pour nous dire ce qui s’y passe dans ces commissariats ! Tant qu’il n’y aura pas ce type d’instance, il y aura hélas d’autres morts… »

Pour sa part, le sociologue David Jamar, chercheur à l’Université de Mons, soulève et dissèque une mythomanie policière persistante : « En cas de plaintes pour violences, et particulièrement en cas de meurtre, une véritable mythomanie policière s’engage systématiquement. La structure se répète : responsabilisation de la victime, défaillance du corps de la victime (cardiaque, asthmatique, etc.), le fameux « au mauvais endroit, au mauvais moment » (l’accident), hématomes dus à des gestes de réanimation (mise en valeur de la bonne volonté policière)... Ces versions ont en commun de s’arranger en groupes ; c’est d’une fabrication collective qu’il s’agit. Et si personne ne proteste, le Parquet, qui s’appuie sur l’idée de violence légitime et d’ordre public, prend ces mythomanies au sérieux. » 

Et le sociologue de pointer une protection judiciaire et parlementaire au détriment systémique des victimes qui réclament justice : « Ce qui autorise aussi ces fabrications policières, ce sont les chaînes de l’impunité judiciaire, laissées en l’état par les parlementaires au nom de la ‘séparation des pouvoirs’. Dès lors, les peines requises à l’encontre de policiers sont minimales ou inexistantes. Rien qu’obtenir un procès est déjà une victoire pour nombre de familles et leurs comités de soutien ». 

Alors que faire ? Pour tenter de retrouver une police belge, digne de confiance citoyenne, revenant à ses fondamentaux : « Servir et Protéger » ?  « Il me semble important de démanteler les ressorts de l’impunité policière afin de démanteler la police telle qu’elle est effectivement, au moins dans ses constructions racistes les plus irréversibles », estime David Jamar. « Pour cela, il s’agit de cesser de mettre en doute la parole des comités de lutte (la charge de la preuve doit pouvoir, politiquement si pas juridiquement, s’inverser) et faciliter le travail de ces comités qui ont besoin de données et de leviers institutionnels. Cela ne règle pas tout racisme systémique et institutionnel, mais c’est un minimum si l’on prend au sérieux l’idée que nos villes appartiennent à leurs habitants dans toute la diversité de leurs parcours ».

Olivier Mukuna
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