Chronique de l’urgence

Pétromonarchies

d'Lëtzebuerger Land vom 29.01.2021

En 2020, la Norvège est devenue le premier pays dont les ventes de voitures ont été dominées par les véhicules électriques. Le pays, dont pratiquement toute l’électricité provient de barrages, vise une flotte automobile débarrassée des moteurs à explosion à l’horizon 2025. Plus qu’il n’en faut pour donner une aura des plus vertes au royaume scandinave. Son fonds souverain d’un millier de milliards de dollars, dont la mission est de faire durer le plus longtemps possible ce trésor amassé grâce aux hydrocarbures extraits au large de ses côtes et garantir ainsi les pensions, entend « aligner les demandes de rentabilité des investisseurs avec les attentes plus générales de la société » en matière environnementale et sociale.

Un pays « repenti » donc, riche grâce aux énergies fossiles mais résolument tourné vers l’action climatique ? Las, de récentes décisions prises au sommet de l’État dressent un tableau bien plus sombre. Juste avant Noël, la Cour suprême de Norvège a débouté des associations environnementales qui demandaient, au nom du droit des citoyens à un environnement sain, l’annulation de projets gouvernementaux d’exploration pétrolière dans l’Océan arctique. Les licences litigieuses remontaient à 2015 et 2016, mais les activistes de Greenpeace et de Nature and Youth espéraient qu’en les déclarant contraires à la Constitution, la Cour enverrait un signal clair que le temps de l’extraction pétrolière et gazière à tout-va était révolu. Onze des quinze juges ont donné raison au gouvernement : ce n’était donc même pas une décision serrée.

La semaine dernière, sans doute conforté par ce blanc-seing, le gouvernement a annoncé l’attribution de 61 licences de production pétrolière dans les mers du Nord, de Norvège et de Barents à 31 sociétés, parmi lesquelles de grands noms comme Equinor, Conoco-Phillips ou Total. Tina Bru, la ministre du pétrole et de l’énergie, s’est réjouie que les industriels du secteur montrent ainsi qu’ils restent confiants que « la profitabilité de l’exploration du plateau continental norvégien » sera aussi au rendez-vous à l’avenir.

La Norvège s’arc-boute sur un modèle qui la fait davantage ressembler, en version nordique, à ces émirats qui promettent d’ériger des villes exemplaires truffées de panneaux solaires dans le désert, mais font tout en leur pouvoir pour maintenir ouverts le plus longtemps possible les valves de leurs terminaux pétroliers et gaziers. Des comportements addictifs et schizophréniques qui ne sont pas sans rappeler celui d’une autre monarchie, riveraine de la Moselle, même si celle-ci est dépourvue de ressources fossiles et bien moins avancée en matière de mobilité électrique que la norvégienne : elle accepte de débattre, s’il le faut, de son empreinte carbone immédiate, mais esquive avec soin les questions qui ont trait à celle des fonds domiciliés sur son territoire, y compris celle de son propre fonds de pension.

Jean Lasar
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