Jeannot Krecké

L’optimisme de la volonté

d'Lëtzebuerger Land vom 21.10.2004

La nervosité était perceptible pendant les premières phrases, mais à la différence du rhume, elle passait vite. Jeannot Krecké, promu ministre de l’Économie en août, savait qu’on l’attendait, samedi matin, pour son premier grand discours politique en tant que membre du gouvernement. L’ouverture des foires de printemps et d’automne, c’est un peu l’état de la Nation semestriel des ministres de l’Économie. Jeannot Krecké avait même pris rendez-vous chez le coiffeur pour s’y présenter sous son meilleur jour. En dépit du conclave budgétaire du gouvernement, pas question de rater l’exercice. Même si le ministre a rejoint ses collègues avant le traditionnel tour des halls d’exposition en compagnie du Grand-Duc héritier.
Le discours portait indéniablement la griffe de Jeannot Krecké. Concluant sur un dynamique «je m’engage», il était d’ailleurs meilleur que le match de football contre le Liechtenstein, pendant lequel il a été rédigé. D’accord, difficile de faire pire que 0-4. Avec la foire d’un côté et le budget de l’autre, on avait même vu vendredi matin le ministre sortir de son ministère alors qu’il n’était même pas encore huit heures. La luxueuse Mercedes classe S héritée de son prédécesseur Henri Grethen a d’ailleurs remplacé sa Saab turbo.
À travers les interviews et discours des derniers deux mois, on a obtenu une idée assez précise des vues de Jeannot Krecké sur l’économie luxembourgeoise, des prémisses sur lesquelles il fonde sa politique. Pour lui, le Grand-Duché a une économie monolithique, dominée par la place financière. Quant aux Luxembourgeois, ils seraient gavés, ne ressentiraient plus le besoin de faire des efforts. Cet état d’esprit se retrouverait aussi du côté des gouvernants, qui, ces dernières années, n’auraient plus fait assez d’efforts pour diversifier l’économie. La nécessité de réformes est donc réelle à ses yeux, même si elles dérangent. Mais, son cœur battant à gauche, il ne s’agit ni de passer avec le bulldozer, ni de remettre en cause le modèle social européen, mais de l’«adapter dans la sécurité».
Quant à son rôle, le ministre le voit moins au niveau législatif que sur le terrain, dans de nombreuses mesures concrètes. Malgré le maintien d’un ministère des Classes moyennes séparé, Jeannot Krecké se déclare responsable pour toute l’économie locale. Son discours à la foire visait d’ailleurs en premier lieu les PME. Il semble aussi conscient des limites de sa fonction: «Je suis prêt à contribuer ma part, mais cela ne dépend pas que de moi,» annonçait-il samedi sur RTL Radio Lëtzebuerg.
Le plus décevant dans les propos du nouveau ministre de l’Économie est peut-être le manque d’originalité de l’analyse. C’est devenu une mode de parler du monolithisme dû à la place financière. Or, sur base des chiffres, ce constat est certes vrai pour le budget de l’État, mais critiquable en termes macro-économiques. Encore une chance que Jeannot Krecké se soit abstenu samedi de répéter une nième fois son slogan «diversification, diversification, diversification». S’il y a une notion qui est encore davantage tarte à la crème que celle de « développement durable», c’est bien celle de «diversification». En réalité, il est aujourd’hui plus facile d’énumérer les raisons pour lesquelles une entreprise ne pourra pas s’installer au Luxembourg – du manque de place en passant à l’absence de main d’œuvre qualifiée jusqu’à l’impossibilité d’obtenir des autorisations – que des arguments qui plaident pour le Grand-Duché. L’établissement de nouvelles entreprises, ce sera l’exception (bienvenue), mais pas la règle.
Le discours de Jeannot Krecké n’avait donc rien de révolutionnaire. Mais le ministre a bien fixé des priorités et placé des accents. Il a notamment plaidé pour «une véritable politique de recherche publique» et peut s’imaginer des incitations fiscales pour attirer au Luxembourg de la main d’œuvre hautement qualifiée.
En tête de liste des priorités viennent les réformes. Même si elles ne s’appellent pas ainsi. Sous les labels «compétitivité» et «processus de Lisbonne», le ministre de l’Économie annonce un sommet tripartite supposé élaborer «un plan de relance économique par l’innovation et le plein emploi». À la base de ces travaux, on trouvera le fameux rapport du professeur Lionel Fontagné sur la compétitivité du Luxembourg, attendu pour la fin du mois. Il servira de feuille de vigne pour les velléités du gouvernement. Car si l’équipe CSV/LSAP parle beaucoup de réformes, elle refuse jusqu’ici obstinément d’en nommer le contenu concret ne serait-ce que d’une seule.
Jeannot Krecké s’est néanmoins déjà rendu suspect. Seulement en poste depuis un peu plus de deux mois, et les syndicats lui reprochent déjà d’être trop proche du patronat. Qu’il ait réfléchi à voix haute à une possible modulation de l’indexation des salaires – sujet absent de son discours samedi – n’en est qu’un élément.
Pour se racheter, le ministre de l’Économie a consacré samedi deux paragraphes au projet de directive sur les services dite «Bolkestein» du nom du commissaire européen néerlandais. Critiqué voire rejeté par les syndicats, ce texte risque de se retrouver au menu de la présidence luxembourgeoise en janvier prochain. Le projet lui ferait «beaucoup de soucis» a déclaré le ministre, mais il a néanmoins fait savoir que «le principe du pays d’origine nous est très précieux ». Or, c’est exactement ce point que les syndicats craignent. Le socialiste Krecké risque de s’attirer les foudres des syndicats plus souvent en dix semaines que le libéral Grethen en cinq ans. Côté patrons, il n’est pas en reste, usant du name and shame vis-à-vis des banques en matière de signature électronique ou encore vis-à-vis des commerçants de la Ville de Luxembourg, qui par leur oposition à toute innovation creuseraient leur propre tombe.
Jeannot Krecké a confirmé que la protection des consommateurs bénéficiera de nouvelles impulsions sous son règne. Tous les textes applicables seront regroupés dans un code. Le Conseil de la consommation sera élargi à des représentants des entreprises pour en faire un organe tripartite renforcé.
Une autre décision concrète du nouveau ministre est la proposition des futurs membres du Conseil de la concurrence. En attendant la nomination par le Grand-Duc, il devrait s’agir de deux magistrats, dont le président, et d’un représentant du secteur privé.
Dans son discours de la Foire, Jeannot Krecké avait cependant déjà oublié ce que c’est qu’un marché concurrentiel. Certes, il a la tutelle des P[&]T. Mais plutôt que d’annoncer qu’«un rôle éminent» reviendra à l’entreprise publique dans les infrastructures de communication, les Cegecom, Tango et autre Vox Mobile auraient apprécié qu’il en appelle plutôt à la dynamique de la concurrence. Espérons qu’il cherchait juste une excuse pour placer son soutien à «l’unicité» des P[&]T et au «maintien du statut public».
L’action principale de Jeannot Krecké depuis le mois d’août concerne son propre ministère. Alors que les mauvaises langues suggéraient qu’il s’inquiétait surtout pour son voyage aux Jeux olympiques d’Athènes, il s’était dès le premier jour penché sur une nouvelle structure de l’administration. Il en résulte quatre directions générales qui chapeautent les six directions de l’ère Grethen ainsi que les différents services.
Krecké semble avancer selon le modèle divide et impera. Sous Henri Grethen, le ministère avait un secrétaire général au dessus du lot. Dans la nouvelle structure, Georges Schmit se trouve certes à la tête de la direction générale la plus importante (politique d’entreprise, développement économique et commerce extérieur), mais au même niveau que Elisabeth Mannes-Kieffer (marché intérieur et protection des consommateurs), Etienne Schneider (énergie et communications) et Serge Allegrezza. Le directeur du Statec signera aussi responsable pour les études économiques au ministère. Henri Grethen avait déjà plaidé pour un rapprochement des deux entités. L’économiste Etienne Schneider, secrétaire de fraction du LSAP sous Krecké, a été parachuté par le nouveau ministre. Une autre nouvelle recrue, Tom Thewes, vient de la Chambre de commerce pour s’occuper de la politique d’entreprise.
Les premières semaines ministérielles ont aussi compris leur lot de revers pour Jeannot Krecké. Il a certes obtenu le titre de ministre du Commerce extérieur, mais, à part la promotion des entreprises luxembourgeoises à l’étranger, guère de compétences ou de ressources humaines supplémentaires. Dans le même registre, il a dû accepter que le commissaire à la simplification administrative, Marc Hostert, rapportera au ministre des Classes moyennes, même si Krecké continu à citer ce dossier parmi ses priorités.
La méthode de travail que le ministre de l’Économie a annoncé prévoit beaucoup de concertation. Il prévient en même temps: «Il faudra regarder jusqu’où nous pourrons aller dans le consensus.» À voir aussi comment Krecké se débrouillera dans les méandres de l’administration gouvernementale, alors que la fraction LSAP ressemblait plutôt à une PME. Car si lui affiche une réelle volonté de faire bouger les choses, il reste à voir si ses fonctionnaires et, surtout, le ministre des Classes moyennes Fernand Boden, grand expert quant il s’agit d’espérer que le temps réglera les problèmes, l’accompagneront. Pour le dire avec les mots de Jeannot Krecké: «Je suis prêt à me laisser juger sur ces questions, mais je ne suis pas seul.»
Jeannot Krecké, qui prévoit d’avancer avec «l’optimisme de la volonté», sera un ministre engagé et travailleur, rares sont ceux qui en doutent. Mais il dépendra de sa capacité d’imposer sa volonté si, en 2009, il sera reconnu comme un bon ministre de l’Économie ou seulement comme un ministre plein de bonne volonté.

Jean-Lou Siweck
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