Au sein de la majorité, le conflit enfle autour de la hausse du salaire minimum. Pendant ce temps, les députés chrétiens-sociaux taclent les ministres libéraux, deux gendres idéaux du DP voient leur image égratignée et Xavier Bettel démontre son flair médiatique

L’état de la coalition

Luc Frieden, la semaine passée au Parlement
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 13.03.2026

Il y a deux semaines, les députés de la majorité sont sortis frustrés de la grand-messe tenue discrètement au centre civique de Hesperange. La réunion « interfractionnelle » rassemblait les ministres ainsi que les parlementaires du CSV et du DP (et leurs attachés). Il s’agit d’une instance informelle, qui ne figure pas dans les livres d’éducation civique. Le huis clos est censé favoriser un échange franc entre les partenaires de coalition. C’est l’endroit où poser des questions critiques, tracer les lignes rouges, évacuer les frustrations et aplanir les différends. Cette fois-ci, la réunion aura duré à peine une heure et demie. Avec pas moins de quatre sujets à l’ordre du jour (le logement, les crèches, l’environnement et le statut des indépendants), elle s’est résumée à une introduction de Luc Frieden et à de courtes présentations par les ministres concernés. Les prises de parole depuis la salle n’avaient pas été prévues, ce qui a vexé un certain nombre de députés. La grande interfractionnelle s’est vue dégradée en simple formalité, une entrée précédant le dîner de groupe.

L’unité est affichée. Mais les petits tacles de députés CSV contre les ministres libéraux se multiplient. Rien que depuis le début de cette année, Françoise Kemp a convoqué Stéphanie Obertin en commission au sujet l’Uni.lu (et l’a critiquée à l’issue de la réunion), Ricardo Marques a mis en difficulté Claude Meisch sur les toilettes unisexes, Laurent Zeimet a marqué sa différence avec Xavier Bettel sur l’UNRWA, Stéphanie Weydert et Jean-Paul Schaaf ont posé une question embarrassante à Eric Thill sur le CNA et six mois de « Pann mat der Klimaanlag » dans l’expo The Family of Man.

« Nous n’avons pas lancé une chasse contre des ministres DP », assure le chef de fraction du CSV, Laurent Zeimet. Il souligne, par contre, la nécessité d’« accompagner de manière critique et constructive » les questions discutées sur la place publique. Et de rappeler les consignes : « Je dis toujours aux députés : ’Parlez d’abord au ministre.’ C’est inhérent à une coalition ; il faut rester fair-play et ne pas chercher à humilier. » (Face au Land, Françoise Kemp admet ne pas avoir cherché le dialogue avec Obertin en amont : « En tant que jeune, on ne connaît pas toujours les coutumes », dit-elle, ce qui serait « peut-être un avantage ».)

Jusqu’ici, le CSV se démarque sur des sujets considérés comme périphériques. La révolution de velours du système scolaire, menée depuis douze ans par Claude Meisch (DP), pourrait à son tour se voir rattrapée par la logique partisane. L’accord de coalition plafonne la croissance de « l’offre internationale » à trois nouveaux établissements. Mais c’est sans compter les annexes des écoles européennes existantes : La Gaston Thorn ouvrira ainsi une école fondamentale au Kirchberg et un lycée à Walferdange. Une partie du CSV pourrait être incitée à s’emparer du sujet, alors que le Wort et la CGFP font déjà monter la sauce.

En attendant, ce sont les deux gendres idéaux du DP, Max Hahn et Eric Thill, qui voient leurs images hyper-lisses écornées. Le ministre de la Culture a repris quasiment un à un la ligne de défense du directeur du CNA, contre lequel les accusations ne cessent de s’accumuler (lire page 21). Il a ainsi pris le risque d’essuyer des dommages collatéraux. Pendant ce temps, le ministre de la Famille paraît, lui, débordé par la gestion politique de l’accueil des réfugiés. Il a très mal digéré les reproches de l’opposition. (La députée CSV Nathalie Morgenthaler est, elle, restée gentille dans ses critiques, tandis que Paul Galles s’est rendu de nouveau invisible.) Max Hahn a eu une réaction boudeuse (lire page 6). Son interview de ce lundi dans le Wort se conclut par une phrase pour le moins ambiguë : « Wir freuen uns über jeden Flüchtling, der nicht herkommt ». Plutôt que de faire son travail, Max Hahn fait du Léon Gloden (et l’ADR jubile.)

En 2025, le DP avait pris ses distances par rapport à la méthode Frieden-Mischo, invoquant l’esprit de la tripartite et de Gaston Thorn. C’est désormais le CSV qui tente de marquer des points. Si certains craignent une escalade, on peut également y voir une normalisation du jeu politique, les députés assurant leur fonction de contrôle. On en avait un peu perdu l’habitude : Gambia I et II avaient une marge d’erreur très réduite, leurs majorités parlementaires tenant à deux sièges respectivement un siège. Cette peur du 31e député resserrait la discipline de coalition et le Fraktiounszwang. Les divergences étaient traitées en interne, entre les trois partis. Les récents essais de démarcation du CSV traduisent une certaine fébrilité face aux mauvais sondages. Le parti veut changer le narratif et défendre son bilan. Quant aux députés, ils recommencent à penser à leur visibilité, et à leurs chances de réélection. Cinq mois après le DP, le CSV prépare donc un journal toutes-boîtes et des meetings dans les quatre circonscriptions.

Un autre test attend la coalition : La redéfinition du salaire social minimum (SSM). La question est ultra-sensible, et les clivages traversent tant le DP que le CSV, ce qui ouvre des perspectives d’alliances intéressantes. De nouveau, les ailes sociales se retrouvent face aux ailes wirtschaftsliberal. Alors que le Premier ministre annonce que 2026 sera « l’année de la compétitivité », son ministre du Travail, Marc Spautz, fait une sortie « à titre personnel » en faveur d’une hausse du salaire minimum. Le 3 mars dans Paperjam, le rebelle du CSV a posé les premiers jalons, expliquant que le seuil européen de la médiane lui semblait « le plus adéquat ». (Le SSM devrait donc correspondre à soixante pour cent de la médiane des revenus.) Puis d’ajouter : « Mais nous allons d’abord en parler en conseil de gouvernement et avec les partenaires sociaux ». (Les fractions du CSV et du DP devront, elles, s’emparer prochainement du sujet, entend-on dans les couloirs du Parlement.)

Au niveau de l’exécutif, les discussions seraient toujours en cours et le conseil de gouvernement devrait encore prendre sa décision, explique Marc Spautz ce mercredi devant la commission du Travail. Le député socialiste Georges Engel s’impatiente : « Wéini gëtt lo Faarf bekannt ? » « Donnez-moi une petite chance », lui répond Spautz. « Cela ne fait que 91 jours que je suis ministre ». Concernant la hausse du SSM, Marc Spautz n’a pas avancé de montants face aux députés. Or, pour que le salaire minimum atteigne les soixante pour cent de la médiane, il faudra probablement l’augmenter de quelque 200 euros. Le top-up pourrait finalement être moindre, l’adaptation biennale du SSM réduisant l’écart, tout comme la (ou les) prochaine tranche indiciaire.

Alors que Luc Frieden hésite, le débat commence à s’enflammer. C’est la frange la plus radicale du patronat qui a lancé la surenchère cette semaine. La Fédération des artisans (FdA) avance des revendications maximalistes : Geler le SSM non-qualifié jusqu’en 2027 et abolir celui des qualifiés. Une fois n’est pas coutume, Marc Spautz a pu se référer à l’accord de coalition ce mercredi devant les députés : « Dat do steet net am Koalitiounsaccord, an dat do wäert net kommen ». Le député libéral, Marc Hansen, lui a illico emboîté le pas : « Dans la société civile, il y a de nombreuses revendications… Mais il est clair pour le DP que ceci n’est pas à l’ordre du jour ».

L’Horesca se distancie, elle aussi, du radicalisme de la FdA. Steve Martellini, le secrétaire général de la fédération des hôteliers, restaurateurs et cafetiers, explique ce jeudi sur Radio 100,7 qu’une hausse du SSM représentait certes « une lourde charge », mais qu’il comprenait qu’il n’est « plus possible de vivre au Luxembourg avec le salaire minimum ». En fin de compte, le scénario le plus probable passera par des compensations financières accordées aux entreprises. Ce serait une solution à la luxembourgeoise, l’État finissant par régler l’ardoise.

Pour retenir les faveurs de l’électorat, composé à moitié de fonctionnaires, le CSV ne mise pas sur le SSM, mais sur l’individuation de l’impôt. C’est le magnum opus de Gilles Roth, le nouvel homme fort du CSV. C’est pourquoi les chrétiens-sociaux ont très mal pris la campagne libérale (« eng DP-
Iddi gëtt Realitéit ») revendiquant la paternité de cette réforme. Mais le cadeau électoral à un milliard d’euros (par an) pourrait se révéler empoisonné. « Quelles seront les marges restantes pour réagir à de futurs chocs économiques, géopolitiques et climatiques ? », avait demandé le Conseil national des finances publiques en novembre dernier. La guerre en Iran vient de déclencher le premier de ces « chocs exogènes ». D’ici 2028, d’autres devraient suivre, et Gilles Roth risquera d’apparaître comme un hasardeur.

Début février, le ministre des Finances a envoyé une circulaire aux administrations publiques. Citée par Reporter, cette missive appelle à une « stricte maîtrise des dépenses » : Il faudra limiter les nouvelles embauches « au strict minimum » et privilégier des « solutions d’IA ». (Dans les ministères, on demande de voir : « D’Zopp gëtt net sou waarm giess, wéi se gekacht gëtt ».)

Mercredi dernier, Luc Frieden s’est affiché aux côtés du jeune PDG de Mistral AI pour annoncer que « l’ensemble des fonctionnaires bénéficiera dans les semaines à venir d’un accès à un chatbot souverain ». Mais cette campagne « AI4Lux » (« au service de l’humain », forcément) aura fait pâle figure face aux images de Xavier Bettel et de Yuriko Backes, accueillant les rapatriés du Golfe à la sortie de l’avion. Une coproduction RTL-Luxair qui a permis au DP d’occuper le devant de la scène. Sur le plateau de RTL-Télé, Xavier Bettel lance : « Mir sollen ons just eng Kéier bewosst sinn, wat fir eng Chance mir hunn hei ze wunnen ».

Bernard Thomas
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