Lupano et Cauuet, le duo star des Vieux Fourneaux, est de retour avec L’Oreille bouchée, un sixième tome toujours aussi drôle dans la forme que sérieux sur le fond. Direction la Guyane !

Une pépite zéro carat

d'Lëtzebuerger Land du 29.01.2021

La série Les Vieux fourneaux ne cesse de surprendre, de faire rire, de porter un message ouvertement politique, dans le sens humaniste. Depuis 2014 et le premier album de la série, Ceux qui restent, les aventures d’Antoine, Pierre et Émile sont devenues un des grands phénomènes du marché des phylactères francophones avec des records de ventes, des prix à foison, un spin-off pour les plus petits (Le Loup en slip) qui cartonne et même une adaptation ciné, ratée celle-là.

C’est que le duo d’auteurs a trouvé le ton juste pour passer des messages on ne peut plus sérieux et actuels : la révolte, oui, mais une révolte à l’humour décapant. Après avoir lutté pendant des décennies, l’un, Antoine, dans le Tarn-et-Garonne, contre les capitaines d’industrie, les délocalisations dont ils sont fans et les tours de passe-passe comptables dont ils sont friands, l’autre, Pierrot, à Paris contre la gentrification de la ville, les abus de pouvoir en tout genre, les lobbyings sans scrupules ou la mise au ban des vieux et des étrangers, voici le trio en route vers la Guyane à l’initiative du troisième larron, Émile, l’aventurier-voyageur qui a plusieurs fois fait fortune et faillite dans différentes zones du Pacifique.
Un peu de tourisme est bien au programme lors de ce voyage à la fois intra-national et intercontinental, avec découverte de la faune et de la flore amazonienne ainsi que la visite de villages reculés auxquels on ne peut accéder qu’en pirogue en remontant le Maroni, mais le but premier de ce long déplacement est avant tout politique et environnementaliste.

Pour Pierrot et Antoine qui n’ont jamais vraiment voyagé – si on laisse de côté leur périple italien lors du premier épisode de la série –, le dépaysement est total. Si le dernier profite de chaque découverte et de chaque rencontre avec les yeux d’un jeunot, le premier ne cesse de se plaindre et de grimacer.

Émile et son acolyte Errol leur ont donné rendez-vous à Apatou. Eux, ont fait le trajet dans le yacht privé de l’Australien amputé. En souvenir du bon vieux temps, quand ils chassaient les trésors sous-marins dans le Pacifique, mais aussi pour passer plus discrètement les douanes. C’est que les deux ont une idée certes illégale, mais totalement altruiste, en tête. Et l’or dont le sol guyanais est riche n’est pas étranger à tout cela.

Car cet or, qui a tant fait rêver les trois amis quand, jeunes, ils jouaient aux pirates et cachaient des trésors dans les petits bois du village, est bien souvent un poison pour les populations des zones dont il est extrait. « L’extraction de l’or est l’industrie la plus polluante au monde. Une bague d’or, c’est 20 tonnes de déchets toxiques » explique le scénariste, Wilfrid Lupano dans une interview données à Loopsider. « Pourtant, en avril dernier, le feu vert a été donné pour une nouvelle méga-mine en Guyane. On parle d’une fosse gigantesque d’1,5 km2 et de 300 mètres de profondeur. On parle aussi de déforestation massive, de dégradation des sols, d’utilisation de produits hautement toxiques, comme le cyanure » précise-t-il après avoir effectué un voyage sur place. Scandalisé, l’auteur aurait pu écrire un pamphlet, il a préféré envoyer sur place ses trois personnages, pas trop loin des orpailleurs et des trous géants qu’ils laissent ci et là dans la forêt amazonienne, pour alerter l’opinion européenne sur ce désastre écologique et social.

Le tout, en restant fidèle à ses personnages, à leur récit et à l’ambiance de la série. Certes le décor change, mais l’humour décapant et sans concession des trois retraités demeure, tout comme leurs bons mots, leur taquineries et leurs défauts qui les rendent tellement attachants.

Il sera également question tout au long des 56 pages de l’album, de « sagesse » policière, de fiche S, d’intolérance au libéralisme, de nature trop naturelle (pour un Parisien), d’un Kwata (singe-araignée) fort affectueux, des îles Tonga, d’une ancienne prétendante de Pierrot, mais aussi d’anarchisme, de Piotr Kropotkine, de Gaston Couté ou encore de la chrématistique d’Aristote. Autrement dit du très sérieux bien mélangé à une bonne dose de déconnade. Une belle manière de déboucher les oreilles et ouvrir les yeux sur ce que chaque bijou en or représente à l’autre bout de la chaîne de fabrication.

L’Oreille bouchée est une véritable pépite… zéro carats.

Les Vieux Fourneaux, T6, L’Oreille bouchée, de Lupano et Cauuet, Dargaud.
ISBN 978-2-5050-8336-8

Pablo Chimienti
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