7 janviers(s)

Où est Charlie ?

7 janvier(s)
Photo:
d'Lëtzebuerger Land du 17.03.2017

Le 7 janvier 2015, la France et la liberté d’expression sont touchés de plein fouet par l’horreur du terrorisme. Ce matin-là, alors que la rédaction de Charlie Hebdo est assassinée, des anonymes vivent leur journée tant que faire se peut, bien conscients que cette attaque marquera leur vie. La création de Caryl Férey et Gérald Dumont présentée la semaine dernière à la Kulturfabrik d’Esch-sur-Alzette place Anton, l’une de ces personnes, quelques décennies plus tard, dans une société qui s’est laissée aller à un autre extrémisme : celui du patriotisme avant tout et de la bien-pensance. Une pièce dure, cynique et cinglante, qui joue intelligemment – mais parfois trop – avec les nerfs du spectateur.

Tout commence avec Leila, une SIF, une Sans identité fixe, statut qui équivaut à celui de criminel dans cette France future où chacun est devenu un numéro pour plus de transparence et de sécurité. Leila, qui préfère se faire appeler Lila ou Marie-France pour des raisons évidentes, a trouvé refuge dans une décharge de campagne après un long parcours d’exil politique. Réaliste sur sa situation comme lorsqu’elle déclare « on me considère comme un déchet, alors autant aller direct à la maison mère », elle semble survivre au jour le jour de menu larcins lorsqu’elle rencontre Anton, écrivain dissident visiblement blessé et en fuite. Anton, c’était un adolescent le 7 Janvier 2015, il faisait partie de ces quidams évoqués lors du monologue narratif initial. Refusant depuis déjà bien longtemps l’ordre totalitaire établi, il est devenu un rebelle célèbre, braqueur d’hypermarché faisant la Une des journaux. Mais s’il est poursuivi au moment où il tombe sur Leila dans la décharge où elle dort, ce n’est pas pour de l’argent... Il s’est attaqué à une banque, non pour y subtiliser des liasses de billets, mais pour en extraire des fichiers tenus secrets d’humour noir, d’expression ironique et de critiques sans filtres. En gros, tout ce qui est interdit par le pouvoir en place, qui envoie sa police et sa milice La Blanche Vertu capturer ou exécuter tous ceux qui ne se conforment pas aux règles établies.

Si les premiers échanges entre les deux personnages sont extrêmement tendus, Leila va petit à petit réussir à calmer Anton et à gagner sa confiance : elle le soigne, trouve un terrain d’entente sur leurs parcours semés d’embûches et réussit même à l’attendrir avec un enthousiasme sans faille. Mais alors que le propriétaire de la décharge, ancien chanteur à succès aussi fantasque qu’il ne semble pervers, fait une apparition grotesque et qu’Anton accepte d’emmener Leila avec lui, tout s’effondre. Elle n’est pas celle qu’il a fini par croire, elle n’en veut qu’à ses fichiers volés qui lui donneront le droit de retrouver ses papiers et éventuellement son fils perdu... La fin de cette courte histoire ne sera pas heureuse, ce n’est plus possible.

7 Janvier(s) est une pièce forte, un texte brillant, sans concession avec le politiquement correct. La mise en scène anxiogène de Gérald Dumont, plaçant l’action au centre d’un cercle de spectateurs et utilisant de manière plutôt réussie un jeu de lumières agressives, malheureusement combinées à des noirs-scène bien trop nombreux, souvent inutiles et pénibles, vient ajouter à l’impact et au malaise générés par les interactions morbides des personnages, tous interprétés avec brio. Qu’il s’agisse d’Anton et de Leila, tous deux enlisés dans des problèmes qui les dépassent, de l’ignoble propriétaire de la décharge, archétype d’un vilain sans morale digne de Pasolini, ou de son frère attardé et violent qui ne trouve le repos que dans les bras de leur prisonnière, chaque interprète – Nathalie Grenat, Damien Olivier, Pierre Piétras et Serge Wolf – apporte son style et sa valeur ajoutée à cette pièce. À chaque instant, ils concourent à transmettre l’envie d’en découdre de Caryl Férey et Gérald Dumont : « Avec ce titre, la chose était claire, le contenu évident. Nous avions la rancœur tenace, l’évidence du propos. Nous savions sur qui porter nos coups et nos mots d’amour »...

L’ironie amère, le public la retrouve dans un propos de Leila, qui crie à Anton : « Mourir pour de l’humour, pour des dessins, ce serait tragique ! », et c’est finalement elle qui clôt l’acte avec amour, en lui promettant de transmettre cet humour, de le rendre public et de renverser cette nouvelle forme d’obscurantisme qui les rend si malheureux...

7 Janvier(s) de Caryl Férey et Gérald Dumont ; mise en scène : Gérald Dumont ; création lumière : Xavier Boyaud ; avec : Nathalie GrenatDamien OlivierPierre Piétras et Serge Wolf ; une production du Théâtre K.en coproduction avec la Kulturfabrik et la Ferme d’En Haut à Villeneuve d’Ascq ; pas d’autres représentations au Luxembourg.

Fabien Rodrigues
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